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L'éMOTION ET LA RAISON

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Photo:Éole
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L'émotion et la raison


J'ai beaucoup hésité à écrire à contre courant du « tsunami » médiatique… mais il y avait un moment que me démangeait l'idée de demander des comptes à propos de la collecte des fonds du tsunami marin il y a quelques années.



Devant la catastrophe « tsunami », qui imposa ce nom et fit disparaître le « raz de marée » de notre géographie classique, comme devant le tremblement de terre de Haïti ou d'ailleurs, la mobilisation pour les secours est une manifestation de solidarité qui permet de garder confiance en l'humanité.

L'émotion est dominante. Elle commande, heureusement, la réaction immédiate, le déploiement des moyens appropriés et l'appel au soutien financier pour les actions indispensables qui ne sont pas gratuites. Il s'agit de répondre vite et avec efficacité à des besoins énormes, qui ne pouvaient pas être prévus.

Je ne condamne pas le déploiement émotif, qui est un bon reflet de la nature humaine. Il est naturel et, heureusement (je le redis encore), fécond en réactions diverses et complémentaires qui sont indispensables face à l'urgence et au chaos survenus.

Car la raison ne doit empêcher ni les élans solidaires ni les collectes de fonds. Celles-ci expriment le désir de collaborer de ceux qui se sentent touchés par ces événements, impuissants à les empêcher, et qui souhaitent participer à leur réparation en aidant à l'émergence des victimes.

Mais la raison ne doit pas s'éclipser pendant l'essor de l'émotion. Elle doit conserver notre pouvoir d'observation et d'analyse. Elle doit inciter à se poser la question de l'avenir des populations atteintes durement dans des pays aux structures d'Etat vacillantes ou inexistantes, dont la tradition de corruption prime le désir d'investissements et de développement du bien être des « habitants ». J'ai hésité mais refusé le mot « citoyens »…

La raison doit commander la prolongation de l'aide humanitaire au-delà des secours immédiats. Comment assurer une reconstruction de l'habitat respectant les normes antisismiques, comment créer des structures favorisant l'éducation, la santé publique, la sécurité… avec la suppression de l'esclavage domestique des enfants… et comment mettre au travail les Haïtiens dans une perspective de développement et de sortie de leur pauvreté endémique . Comment ne pas s'inquiéter de l'avenir des survivants si rien ne change ?...

Une rentabilisation des ressources mises à disposition est indispensable. Si devant l'immensité des besoins les disponibilités s'éparpillent, se disloquent ou se perdent dans les sables de l'incurie et de la concussion… Faut-il abandonner l'effort après les secours ou continuer, mais avec quelles garanties de ne pas remplir les poches et les comptes à l'étranger de certains ?...

Ne faut-il pas se poser des questions concernant l'opposition entre la situation économique d'Haïti et celle de la République Dominicaine, sur la même île ? Faut-il ignorer la diaspora haïtienne vidant le pays de ses élites ? Faut-il oublier les ex-présidents vivant grassement à l'étranger des richesses entassées pendant leur présidence, tandis que le peuple restait dans la misère ? Faut-il oublier les tontons macoutes et autres milices qui terrorisaient un peuple soumis ? Ont-elles disparu ?...

Faut-il reconsidérer les influences étrangères ? Comment les éviter ?... Quelle ingérence pourrait être bénéfique et constituer un levier pour un « risorgimento » ? Faut-il renoncer à toute ingérence humanitaire et laisser continuer ce pays à la dérive ?...

Il n'est pas trop tard pour que la raison accompagne l'émotion et prépare l'avenir.

Mais, revenons au tsunami d'il y a quelques années. Des ressources très impressionnantes ont été collectées alors. A tel point que Médecins sans Frontières préférât arrêter de recevoir des dons ne pouvant pas être en mesure de les employer à bon escient… mais les autres ne s'arrêtèrent pas…

Qui peut dire aujourd'hui avec certitude ce que ces sommes sont devenues ? Ce qui a été employé dans l'urgence, ce qui a servi au futur ? Ce qui a été employé au fonctionnement des ONG, ce qui a servi à payer le salaire de leurs dirigeants … ce qui a été dépensé et ce qui est resté en réserve pour d'autres interventions ultérieures ?

Je me place dans le cas d'organisations honnêtes, quoique si peu transparentes malgré tout !... Il règne dans ce milieu une telle opacité que des « ripoux » savent tirer bénéfice, malheureusement, de ce contexte émotionnel.

Si dans de petites opérations humanitaires ponctuelles, de petites organisations sont efficaces et faciles à contrôler pour ceux qui y participent, la « charity business » devrait être soumise à des contrôles rigoureux sur l'usage des fonds provenant de quêtes publiques. Trop d'exemples récents nous incitent à la méfiance.

Lorsque les événements sont devenus très importants, il n'y a que les grosses associations qui peuvent être efficaces, ayant les moyens d'intervenir de suite et les capacités d'organisation pour être présentes immédiatement, relayant les bénévoles locaux, qui sont en première ligne. Cela ne les dispense pas de rendre des comptes après.

La raison commande encore de s'interroger : les sommes versées sous le coup de l'émotion bénévole, par solidarité, dépassent largement le total de l'impôt levé sur le revenu dans beaucoup de pays : est-ce une forme de redistribution plus efficace que l'impôt ? Ne faudrait-il pas lever plus d'impôts pour assurer ces besoins sans avoir à faire appel en permanence à la quête publique ?...

L‘émotion, la volonté individuelle d'être actif dans la réponse aux cataclysmes ne doit pas nous empêcher de demander des comptes certifiés et des bilans clairs pour rendre crédibles les opérations de sauvetage humanitaire et éviter des scandales futurs.

Raymond BELTRAN

Le 20 janvier 2010


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