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LE JEU DES PETITES GENS EN 64 CONTES SOTS. CONTES 1 à 10

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Texte ou Biographie de l'auteur

Louis Delattre est un auteur belge né à Fontaine-l'Évêque le 24 juin 1870 et décédé le 18 décembre 1938. - Chroniqueur médical et diététique à la radio et au journal "Le Soir" et médecin de prison. - Auteur de contes, de pièces de théâtre et d'essais. - Cofondateur des éditions du Coq Rouge.
Hubert Krains le qualifia d'écrivain régionaliste « exprimant l'âme de la Wallonie sans mesquineries ni petitesses. » 


00. Dédicace
01. Le coq
02. La poissonnière
03. Le petit homme engoncé
04. Le bûcheron
05. Les dents cassées
06. Le chapelet
07. Le souper
08. Le rat
09. L’écolier de Vilvorde
10. La tête coupée

DÉDICACE



CHACUN a son ver-coquin dans la tête. En voici une pleine poignée d’un bon quarteron et demi ; quarteron de quarante à la mode de Fontaine, quand on vend ses poires.

Il est vrai, Dieu merci ! que je ne les ai pas tirés tous, un à un, de ma cervelle, comme autant de « caracoles » poivrées minutieusement extraites de leurs coquilles, à la pointe de l’épingle. Non. Ce qu’ils ont de plus plaisant est la fleur à peine rajeunie, d’un drôlet vieux petit livre imprimé, il y a quelque trois cents ans, par un Jean de Lattre qui doit être bien sûr de mes parents, comme dirait Bilboquet, puisqu’il me plaîrait tant qu’il en fût.

Et je dédie - dirai-je par goût de l’incongru ? cette râtelée de novelettes qui sont bien les plus folles, fantasques, éhontées et impossibles que jamais mauvaise plume ait craché sur du papier, - je dédie ces contes sots, brides à veaux, pets de chats, noix grolières, pierres de cerises et sèches écaflotes, aux plus dignes, aux plus graves, aux plus respectables de mes amis, MM. Paul Houyoux et Célestin Baudoux.

Qu’ils me pardonnent ma fantaisie en faveur de mon affection. On fait ses prières comme on peut. Et Saint Barnabé de Compiègne, le pauvre jongleur de foires, jadis ne fut pas repoussé de Dieu, encore qu’il ne lui offrît, en guise d’oraison, que des culbutes et des cumulets.




L. D.


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LE COQ



MA tante Babette-Zoé d’Habay-la-Neuve, qui attendait sa belle-fille à dîner, le dimanche de la Trinité, se décida à tuer son vieux coq pour le bouillon.

Elle mit du petit blé en une forme à pain, monta sur le fumier dans la cour et cria : « Tou-tou-tou-tou... » Les poules s’approchèrent, le coq suivit digne et fier de sa barbe rouge, et tante Babette s’en saisit.

Ensuite, elle fut prendre, dans le tiroir de la table, son plus menu couteau à peler les pommes de terre ; l’aiguisa au passage sur une marche des montées ; et tenant le coq serré entre ses genoux, elle cherchait le bon endroit où lui couper la gorge. Mais le coeur lui manqua. Elle rejeta la bestiole qui s’enfuit tout criant, aussi hagard et farouche, à présent qu’il était lâché, qu’interdit et penaud l’instant auparavant. Et il courait deci delà, le cou penché en avant.

Mais tante Babette reprit courage. Et peu après, ayant mis ses lunettes, en marchant sur ses bas, elle s’approcha du coq par derrière, son sabot à la main, lui en asséna un grand coup sur la tête et l’oiseau tomba assommé. ________

Elle fut quérir, dans la gueule du four, la mannette où elle séchait sa provision de plume. Puis, pour ne pas salir la chambre fraîchement curée et le carreau passé au rouge, elle s’installa dans l’allée et se mit à la besogne. Elle pelait le duvet du ventre ; elle mouillait son pouce de salive pour les plumes du dos ; elle tirait à deux mains pour avoir les pennes des ailes.

En travaillant, elle était, tour à tour, triste que son vieux coq fût tué, et satisfaite qu’il fût si beau, si bien en chair, avec la cuisse où il juchait grosse, sans mentir, comme un poing d’enfant. Souvent elle s’arrêtait pour le soupeser, l’estimant à quatre livres, une fois ; et à cinq, la fois d’après. Elle se disait aussi, avec plaisir, qu’il en resterait, après le dîner, pour sûr de quoi manger froid à souper.

Le soir tomba et tante Babette, en été, n’allume pas sa lampe. Elle déposa donc le coq plumé sur la planche du dressoir, se proposant d’en achever la toilette demain, avant Messe. Elle secoua les folles plumes de ses vêtements, gratta les petits poux de volailles qui couraient dans ses rides, réchauffa une jatte de café, soupa, et monta se coucher.

Or, au matin, avec le jour, tante Babette se leva, fit son lit et, son pot à la main, descendit. Pour allumer son feu, elle jetait dans l’âtre quelque menu bois, quand elle poussa un cri perçant. Couchée sur une corbeille à pain, serrée sur elle-même, se tenait une petite bête extraordinaire à peau jaune et bleue, sans plumes ni poils, avec de gros os saillants, des bras en moignons, des griffes écailleuses, un derrière pointu et un long cou fripé. Alors tante Babette aperçut aussi un bonnet rouge-vif et flottant et de petits yeux dorés qu’elle avait déjà vus ; et elle joignit ses mains.

C’était son vieux coq mal assommé et tout plumé qui, vivant encore, avait sauté, la nuit, du dressoir ici et se chauffait. Elle n’eut pas seulement l’idée de l’empêcher de nouveau de vivre. Tante Babette n’avait voulu que manger son coq et non lui faire du mal. Et à présent, il était si peineux que ce fut en pleurant qu’elle l’enveloppa d’un fichu, le lui nouant autour du ventre avec le noeud sur le croupion.

Elle lui fournit du grain en abondance et de l’eau. Elle le soigna au coin du feu comme un malade et ne le laissa voir à personne, pas même aux poules, en cette minable guise. Et lui, durant l’été, il se rempluma de léger duvet. Il put sortir. Sans sa queue, content de vivre, il continua de chanter de son mieux.

Mais le dimanche de la Trinité de cette année-là, tante Babette-Zoé n’offrit à sa bru que du bouillon de boeuf.




Tel est vif,
Qu’on croyait mort.



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LA POISSONNIÈRE



QUOI que l’on fasse, on n’évite pas sa destinée. Une pauvre poissonnière, l’hiver dernier, vendait son poisson à la porte du marché, par un matin de si grand froid et terrible bise, qu’elle en eut, sans le sentir, son pauvre nez gelé. Si bien que, pensant se moucher, elle se l’arracha tout net du visage et le jeta à terre avec la roupie qui pendait au bout.

Un canard qui se trouvait là on ne sait comment, en barbottant l’aperçut, le saisit et l’avala tout de go. Cela ne doit pas vous faire rire. Car en arrivant à sa maison, ce fut pitié de voir ses enfants qui ne la reconnaissaient pas s’enfuir loin d’elle, pleurant et criant de peur, comme de jeunes chiens qui ont touché les braises. Enfin, peu à peu, leur père les rassura en jurant que c’était leur mère sans nez. Et les petits enfants, s’enhardissant à la regarder, ne pouvaient se retenir tantôt de rire et tantôt de pleurer.




La difformité du visage
N’abat l’honneur du personnage.



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LE PETIT HOMME ENGONCÉ



IL y a, allant venant, à certain coin que je connais d’une rue près de la gare, un petit homme qui a l’air d’être au dimanche, quelque jour de la semaine qu’on le rencontre.

Son visage ne dit pas grand’chose et il ne le montre au surplus quasi pas. Sa casquette lui descend jusqu’aux yeux et le collet de sa veste lui monte jusqu’aux oreilles. Un costume de velours à côtes, d’une couleur verdâtre et d’une coupe vigoureusement rabotée, le recouvre d’une écorce rugueuse, à larges plis. L’ouvrière du Marché-au-Charbon qui le cousit n’avait plus vu d’homme depuis longtemps, peut-être ; mais certes il est si solide qu’il tiendrait debout tout seul. Les coins d’un foulard noué à son cou, et d’un bleu éblouissant, flottent derrière lui, tels des pans de ciel entre les nuages.

Et voilà que, pour marcher, le petit homme avance un pied, le colle à terre sur sa vaste semelle, l’aplatit, l’essaye, le fixe au sol comme s’il allait y prendre un élan, ou se mettre à danser. Et alors, mais seulement quand il est certain que la terre ne cède pas, s’appuyant dessus, il lance l’autre pied en avant. En sorte qu’il fait, somme toute, peu de pas, mais qu’il les marche bien en détail, et que c’est tout plaisir. C’est dans la manière.

Sa tête qui repose non pas seulement sur son cou, mais au large sur ses deux épaules, ballotte en mesure, à droite, à gauche, droite, gauche. Ses petits yeux gris, dans les broussailles des sourcils, clignotent, chacun à son tour, une oeillade. Sa bouche s’ouvre silencieuse, en un bon rire rouge et luisant accroché par les coins à ses deux oreilles.

Il ne lui manque rien ; lui ne demande rien. Cent pas d’un côté, cent pas de l’autre, il va sur le trottoir des mêmes boutiques en se dandinant, et martelant le pavé, la nuque heureuse, renversée dans ses épaules roulantes. Mais dans son ample veste, ce sont ses mains qui sont le plus à l’aise, enfoncées jusqu’aux coudes en ses poches. Et parfois il a l’air d’un homme enfoui sous les couettes de plumes de son lit, à écouter dehors pleurer la bise qui ne peut l’atteindre.

Comme un manchot, aussi, abrité dans un tonneau défoncé, le petit homme empoté flotte dans la foule passante. Il va, vient, se balance, vire parmi ceux qui le bousculent, le pressent, le contournent, le dépassent. Il a le temps ; tandis qu’eux tous courent trop vite pour savoir où il va et ce qu’il fait.

Un brusque écart, et il gravit les deux marches d’un seuil humide de crachats. Plus vivement que jamais, ses yeux clignotent des oeillades ; ses épaules sont plus hautes par-dessus ses oreilles ; ses mains plus loin dans ses goussets.

Le genièvre gonfle ses joues, dilate ses narines, déplisse ses paupières, agrandit ses yeux. Une petite langue, qu’on n’aurait jamais cru pouvoir sortir si fraîche et rose d’un rustique costume de velours vert, va cueillir les gouttelettes qui pendent en rosée aux poils de sa moustache.

Et il repart achever ses pas sur le trottoir, recommencer de sourire dans sa nuque engoncée, sourire silencieusement d’être tranquille, de ne rien voir, de ne rien dire, de se balancer régulièrement, et de tenir loin enfoncées ses mains dans ses goussets. Et sourire de donner, d’heure en heure, à son rêve bien au chaud, une belle grande goutte, paf, comme on donne à un ami, sur le derrière, une bonne tape inattendue, sonore et joyeuse.




Mieux vaut se taire que folie dire.



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LE BUCHERON



L’HIVER dernier, qui fut un terrible hiver, un homme du village alla à la forêt et monta tout en haut d’un grand hêtre pour faire du bois. Mais en abattant quelque branche, sa hache lui échappa et tomba à terre.

Le bûcheron en fut fâché, car il lui déplaisait de descendre la chercher, et puis encore remonter. Tout musant et maugréant, il lui prit un besoin et il fit, du haut en bas, juste sur sa cognée.

Or, en coulant, l’eau gela par l’horrible froidure du temps, au grand ébahissement de l’abatteur de bois. Celui-ci pourtant, en homme avisé, saisit le bout du glaçon, attira la hache attachée à l’autre extrémité comme à un cordon, et se remit à sa besogne.




 Ce qu’on peut tenir en la main,
Le mettre à terre est incertain.



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LES DENTS CASSÉES



AU hameau des Wespes, le Grand-Sec, cloutier l’hiver, maçon l’été, ne rentra pas à sa maison, du dimanche ni du lundi. Le mardi au matin, en ouvrant la porte, sa femme le trouva couché, ronflant sur le seuil. Elle le tira par les pieds dans la chambre et ainsi qu’elle avait coutume quand il avait bu un coup de trop, elle lui versa dans la bouche un ample bol de café chaud et noir, chaud comme l’enfer, noir comme le diable, et fortifié d’une poignée de gros sel.

L’autre avala, s’éveilla, cracha ses biles et sautant tout à coup sur ses pieds, sans paraître ouvrir ses paupières que le sommeil collait encore, sans desserrer les dents, en poussant seulement un profond mugissement, il se mit à faire tourner ses bras de toutes ses forces et à abattre à ses pieds, aussi vite et raide qu’un faucheur sciant du blé, les chaises, la table, sa femme, la vaisselle, et tout.

Aux Wespes, la maison du Grand-Sec est la dernière ; la femme savait qu’il n’y avait personne dans l’environ pour l’entendre. Elle se tut, ramassa les morceaux de ses dents que le coup de poing venait de lui casser, un à un, minutieusement, comme le principal d’une commission qu’elle avait à faire et s’enfuit par le jardin. Sa bouche était pleine d’une chose fade, salée et chaude, qu’elle n’osait cracher de peur de voir que c’était du sang.

L’homme, loin de lui courir sus, prit l’autre porte et s’en alla par le chemin qui monte la côte au-dessus de la rivière.

Enfin, la femme osa rentrer. Elle fut, au débris de miroir pendu au chambranle, regarder de près sa mâchoire endommagée. Elle vit qu’elle avait les deux palettes coupées net, et sa langue apparaissait à la brèche. Elle jura de colère le nom de cinq cent mille milliasses de diables, et s’aperçut que sa voix sifflait. Enfin elle recueillit les objets du ménage jonchant le plancher, remit droit les meubles, brassa un marabout de café et, les verroux tirés, l’avala à petites gorgées sucrées avec du pain beurré.

Le Grand-Sec ne revint pas de la journée, ni jamais ; du moins sur ses quilles. On le trouva noyé dans une petite crique de la Sambre profonde à peine d’un pied, assis parfaitement droit sur les deux fesses, le buste penché dans l’eau comme s’il avait voulu y puiser. Il fut rapporté dans un tombereau du fermier de l’Espinette, sur une belle botte de paille d’avoine que, vivant, certes on ne lui eût jamais donnée.

La femme ouvrit au bruit de l’attelage arrêté devant la porte. Le conducteur ne savait comment s’y prendre pour lui annoncer ce qu’il amenait. Comme il ne parlait pas et voulait entrer, la femme lui dit qu’il se trompait et qu’elle ne vendait point à boire. Alors le conducteur, en deux mots, voyant qu’il le fallait bien, lui apprit le malheur :

- Voilà ce que c’est. On a repêché le Grand-Sec dans la Sambre, au tournant de la Jambe-de-Bois...

La veuve répondit, les deux mains sur les hanches :

- Ah ! le vaurien. Devait-il pour cela me casser mes dents de devant ?




Femme rit quand elle peut,
Et pleure quand elle veut.



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LE CHAPELET



UNE jeune femme toute friquette, parée et ornée, allant un matin à la messe, rencontra, sur son chemin, un charretier qui menait cinq chevaux attelés à un grand chariot chargé de paille. Mais comme elle passait devant, voilà que la voiture commença de reculer, entraînant de force les chevaux ; et les fétus de voler des gerbes en si grande abondance que la dame en fut couverte en un instant.

Et plus elle allait, plus vers elle le chariot reculait. Quand elle s’arrêtait, il s’arrêtait aussi, au grand étonnement du pauvre diable de charretier qui ne pouvait comprendre que son attelage fût empêtré en un si beau chemin, et ses chevaux traînés par derrière tout en faisant feu des quatre pieds. Et l’homme de crier : « Et hue, et dia ! » et de cracher, et de jurer.

Or, un passant aperçoit la voiture renversée et la petite dame ébaubie au milieu de tout ce beau ménage. Il s’arrête, marche sur elle, lui desserre la main et lui découvre un beau grand chapelet à grains de l’ambre jaune le plus fin. Or vous savez que la pierre d’ambre ou succin attire la paille. Le gros patenôtre avait retenu l’attelage, fixé les chevaux et jeté bas les gerbes ! Tout cela !...

Il fallut que la jeune dame, avec complaisance, cachât son chapelet dans la fente de son corsage, entrât dans la maison la plus proche et s’y laissât enfermer. Alors le charretier releva son chariot, rassembla ses bêtes, et joyeusement poursuivit sa route en faisant claquer son fouet.




La beauté avec l’ornement
Mettent le coeur en grand tourment.



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LE SOUPER



LE riche M. Kakenfluit, marchand de couleurs et vernis, retiré dans le haut de la ville après fortune faite, a invité à souper la tablée entière qui buvait, ce jour-là, le lambic gueuse avec lui, dans la courette de briques rouges du cabaret de *l’Étrille*. Et il a fait un long clin d’oeil vers M. Amédaye en disant : « Venez seulement ! Ça sera chouette ! On ne regardera à rien. On aura des asperges de Malines grosses comme ça (et il montre son pouce), quand même il faudrait les acheter chez Stuckens. »

Il répond qu’il en sera, M. Amédaye ! C’est un diable de petit homme trapu, à la face rose barrée de la moustache grise, ébouriffée sous son gros nez avec l’air terrible pour rire d’une barbe de général de marionnettes. Ses bons yeux bleus baignent dans un liquide brillant autant que les larmes aux paupières des enfants émus. Sa tête, sur son large torse, est plantée droite comme s’il voulait adresser un cordial salut aux nuages du ciel. Sa voix grave et grasseyante roule sa musique de gai tambour et sautille avec le ronflement joyeux d’un bon *rommelpot* de la Flandre ancienne. Désinvolte et radieux, il n’a pas d’âge. Toute sa vie, son coeur léger cherche au-dessus de quoi bondir en saut-de-mouton.

« Il y aura des asperges de Malines, grosses comme cela ! »

Ce soir donc, les amis de M. Kakenfluit sont réunis en la salle à manger du digne amphytrion et, en buvant le vermouth, ils peuvent admirer, accrochée dans un large cadre doré, l’oeuvre de M. Kakenfluit lui-même. C’est une étoile, ou plutôt un rayonnant soleil dessiné par la juxtaposition d’un nombre infini de ces boîtes rondes de couleurs « prêtes à peindre » (marque déposée), qui couvrent un pan entier de la muraille du plafond au plancher. On dirait une énorme roue de baraque à porcelaine qui va tourner en cliquetant.

Enfin, voici la soupe ! A table ! - Attaquons, corbleu ! - Quel potage ! - Cinq livres d’os et de queue de boeuf ont mijoté là-dedans, mes amis ! Vous ne le feriez pas pour dix francs, s’écrie M. Kakenfluit en lapant ce coulis. A moi, ça me revient à quelques centimes, grâce à un boucher qui me laisse les os à trois sous la livre...

La suite ! Une queue de cabillaud au four.

- Bigre ! - Bouffre ! - Peste ! - Diable ! - Ah, ah ! dit à son tour M. Kakenfluit. Ah ! ah !

Il dépèce le large et épais triangle rissolé qu’embaument le citron, l’échalote et le vin de Rhin. M. Amédaye, à la première bouchée, tend les bras et s’écrie transporté :

- Je veux embrasser la cuisinière !

- Ah ! mes amis, répète l’hôte. Ah !... » en s’essuyant la bouche et gloussant comme s’il allait encore dire quelque chose. Mais il se remet à manger. Puis enfin, il éclate. « Eh bien ! moi, savez-vous, dites, à combien me revient ce cabillaud, citrons et Rhin compris ? Dites ? Dites ? A quatre francs cinquante, mes amis. » Et d’un coup d’oeil circulaire, l’ancien marchand cueille le triomphe de cette adresse qui lui fournit une merveille de la bouche, à ce prix.

Hourra ! A présent, c’est le poulet de Bruxelles qui fait son entrée.

- Je connais cet oiseau, s’écrie M. Amédaye. Un jour, à l’atelier Portaels, j’en peignis un aussi gros sur la table d’un grand tableau.

Mais déjà le couteau sépare les cuisses dodues, les ailes semblables à des bras croisés. M. Kakenfluit tranche dans les profondeurs de la poitrine carrée que barde une peau rissolée des plus riches tons bruns et or. Sous la lame, la graisse liquide et fine s’écoule des chairs blanches. Chacun des convives qui suivent l’opération des yeux, semble vouloir rattraper de cette sauce aux commissures des lèvres. Alors apparaît la farce truffée dans le ventre qui s’ouvre béant, telles les coquilles d’un gros oeuf de Pâques. Et les coeurs battent dans un silence religieux.

Or, M. Kakenfluit lui-même est ému de la splendeur complète du rôti étalé. Il dépose le couvert à trancher. Il rougit et toussotte.

- Chut ! Ecoutez ! hurle M. Amédaye, tel un héraut à trompette.

- Mes amis, prononce l’hôte d’une voix recueillie, ça, je dois vous dire. Je l’ai trouvé au Marché couvert. Il était si blanc, si dodu, si bien en chair, si bien truffé, que je n’ai pu m’arrêter de l’acheter. Ça, je dois vous dire. (Ici le ton de M. Kakenfluit baisse comme pour avouer une impardonnable faiblesse.) Je l’ai payé douze francs. Mais (la voix se relève), mais potverdeke, si vous en laissez le moindre morceau sur le plat, vous aurez à faire à moi.

Aussi, fourchettes en main, tous s’élancent et transforment, en un tas d’os bleuâtres, le poulet du Marché couvert.

- Ah ! s’écrie Kakenfluit, ainsi, c’est plaisir d’acheter !

Les asperges apparaissent. Et il est dit qu’elles étaient de Malines et n’avaient pas coûté moins de six francs la botte... Une poitrine d’oie fumée à Strasbourg est ensuite réduite à néant : l’Allemande rose de la Petite rue des Longs-Chariots en a demandé neuf francs... Mais la verdurière voisine a abandonné, à un demi-franc le kilo, les belles pommes de courtpendu que le maître offre à croquer. Et les gozettes à la mode liégeoise, de la rue de la Putterie, ne coûtent que sept « cens » la pièce.

Le Nuits de la comète que sert M. Kakenfluit vient d’une cave wallonne qu’enlimonent, chaque année, les eaux débordées de la Sambre. Sur un coin de la nappe, l’hôte opère son calcul. Un, virgule, six ! Le verre de vin lui revient à un franc soixante centimes.

Mais quel bourgogne !

- Bast ! donnez-m’en encore pour trente sous, crie Amédaye qui est peintre, même en tendant son verre. Je crois, en le buvant, lécher les joyaux d’un Gustave Moreau !

M. Kakenfluit en verse d’ailleurs à loisir, et prouve maintenant l’étonnant bénéfice qu’il réalise en achetant par milliers, à Anvers, les maduros qu’il offre à ses amis.

Enfin, il n’y a plus d’heures à l’horloge, quand un père de famille propose de lever la séance par un toast dernier à Kakenfluit, et aux couleurs prêtes à peindre, dont la vente profitable a permis aujourd’hui cette réunion devant une table digne d’un prince de l’Eglise.

- Oui ! au prince des vernis retiré ! s’écrie M. Amédaye en vidant sa coupe.

Débout pour le départ, on voit maintes jambes flageoler. Qu’il faut longtemps pour retrouver les pardessus ! Personne ne reconnaît son chapeau. M. Amédaye cependant, dans le corridor semble rêver, la tête penchée vers ses pieds. Or M. Kakenfluit, qui se figure que son invité contemple le paillasson de coco qui recouvre les dalles, s’écrie :

- Cette natte vient du boulevard ! C’est un solde... Hein, quelle épaisseur ! Elle ne me coûte que deux francs...

- Peuh ! répond M. Amédaye avec une inattendue intonation de dédain. Peuh ! J’ai fait d’autres marchés que celui-là, moi, Kakenfluit ! Peuh !... Dites, hein nous avons joliment soupé ensemble ? J’ai, sous mon gilet, une bonne bosse de poulet, de truffes, et d’asperges, pas vrai ? Il me semble même sentir un amusant petit plumet de bourgogne, de fameux bourgogne, Kakenfluit ! Et bien, savez-vous à combien me revient ce baltazar ? Hein ? A rien du tout, Kakenfluit ! hurle M. Amédaye, bondissant et gesticulant. Pas une chique, pas un radis, pas çà !

Et l’ongle de M. Amédaye claque sous sa dent.




Buvons !
Jamais nous ne serons si jeunes.



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LE RAT



LA servante ayant, l’autre jour, tendu la souricière pour un rat qui l’empêchait de dormir, écoutait s’il   mordait à la couenne de l’appât. Elle entendit tout à coup le piège se détendre, et y courut joyeusement, en deux temps, trois mouvements.

Mais en la voyant approcher, le rat qui n’était pris que par la queue s’enfuit, la trappe au derrière. La servante en criant se mit à sa poursuite ; les gens de la maison et les voisins accoururent au bruit ; et tous ensemble de jeter au fuyard, balais, bâtons, pincettes et tisons ; de renverser tables et chaises ; et de commencer un hourvari de sifflets, huées, bruits de poêles et de chaudrons, à briser les vitres.

La bête, tout en traînant la ratière, réussit pourtant à grimper aux poutres. Par un trou du mur, elle gagnait la gouttière. Le pied gauche de devant lui manqua ; elle tomba à terre et un jeune garçon lui mit la semelle dessus. Mais il ne fit que couper, dans les dents du cep, la queue du rat, qui, tout courtaud, continua sa course à travers la cour. Il allait toucher à l’égout : un vieux coq l’arrêta, et d’un coup, l’avala sans cérémonie.

Or quoi ? Trouvant devant lui le chemin libre jusqu’au croupion, le rat ne fit que passer. Les gens de rire, les gens de se remettre à courir. Tout étourdi et refrogné de l’algarade, le rat pensait se sauver encore, quand il se jeta dans les griffes d’un maître chat qui était là en embuscade et qui, vous le pinçant par le dos, fut, en grondant, en faire ses choux gras dans un coin.




Le trou et l’occasion
Invitent le larron.



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L’ÉCOLIER DE VILVORDE



IL y avait un joli petit écolier de Vilvorde, fin comme une fillette, aux traits doux, et bien sage. Il s’en venait, par le chemin de fer, tous les matins, à l’école Saint-Louis, et s’en retournait à la brune. Dans sa poche, recouvert d’un étui de soie, il tenait son abonnement de première classe.

Rien qu’au modèle de son col à dentelles tombant sur ses épaules, et bien plus sûrement encore à la vue de sa lavallière bleue à pois blancs, on savait que sa maison, dans la petite ville, était précédée d’une grille à grosse sonnette et d’un parterre de géraniums rouges rehaussé d’une boule de verre argenté ; et aussi que sa soeur écrivait pour lui ses devoirs les plus difficiles.

Et voilà. Et il monte aujourd’hui encore dans le train ; il s’assied bien doucement dans un coin du compartiment occupé, à l’autre bout, par un herculéen roux et rose Anglais, un de ceux-là pour qui l’univers entier n’est qu’une selle pour leur séant.

Or, l’Anglais, une loupe à la main, suit le texte menu et serré d’un journal de son terroir, où il semble qu’on ait économisé jusque la place du titre, pour mettre plus de nouvelles. Mais il n’en passe rien, ne lève pas les yeux ; le train se met en marche sans qu’il ait paru s’apercevoir de la présence du garçonnet.

Et le petit écolier de Vilvorde, si bien élevé, si joliment habillé, bientôt n’est plus ici qu’un menu moucheron, une bestiole voltigeant dans un rai de soleil. Il y a longtemps qu’il a laissé tomber les deux ou trois menues pensées qui trottinaient dans son cerveau. Les raies vertes des champs, les plaques blanches des murs passent, aux portières, comme des rubans où son esprit ne peut plus fixer d’images précises. Il s’endort.

Mais par une fente fine tout au plus comme un cheveu, et à laquelle l’écolier ne pensait pas, voilà qu’il sort un bruit mince, qui d’abord hésite, puis s’élève, s’étire et s’ouvre dans l’air comme une bulle qui crève.

Oh !... Il s’éveille, bondissant ainsi qu’on sort d’un rêve terrible. Anxieux, rouge de honte, il fixe, sur le voyageur au fond de la voiture, des yeux qui implorent l’autorisation de se cacher sous les banquettes.

Mais non, l’Anglais, c’est certain, n’a rien entendu. Son journal, dans ses mains, n’a pas bronché. L’enfant se rassure. Son âme se retasse comme la poussière sur la route quand le vent a passé. Mais le vent...

Et sans que l’on pût assurer que l’écolier ait fait un mouvement, il a atteint le cuir d’une portière. Sans un geste qu’on pût distinguer, il a descendu le carreau...

Joie ! L’air pur et frais du dehors lui saute au visage, comme l’eau d’une pomme d’arrosoir. L’écolier joli de Vilvorde, en ce moment, c’est un moineau, le bec levé, qui se gargarise à sa fontaine, s’épouille, et bat des ailes dans le sable. Aussi délicieusement que sous les frictions d’un crayon anti-migraine, il sent ses joues se refroidir... Une minute bienheureuse et déjà c’est l’innocence ; le méfait qui l’éveilla est oublié...

Mais une voix mugit à ses oreilles. Une main énorme, poilue et tavelée, s’abat sur son épaule, l’assied, l’écrase tout d’un côté, l’enfonce dans les coussins. Deux mots :

- Sentir avec !...

Et l’Anglais, armé de sa loupe, d’un oeil unique a déjà repris son papier au texte épais et grenu comme une bouillie de semoule.




A vilain, chardonnée d’âne.
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LA TÊTE COUPÉE



UN homme, passant un jour par un bois, fut attendu par des voleurs qui, pour avoir son argent, lui coupèrent la tête ! Ou, du moins, il s’en fallut de peu. Elle ne tenait plus que par un petit morceau de peau sur le côté, et il dut l’attacher avec une épingle pour l’empêcher de tomber. Pourtant, comme c’était l’hiver, et qu’il gelait fort, le cou se reprit et ne saigna point.

Leur mauvais coup fait, les brigands s’enfuirent. Le pauvre diable se releva et s’en revint à sa maison conter à sa femme, en pleurant, comment il avait été volé et maltraité. Et il s’assit sur une chaise devant le feu pour se réchauffer.

Mais comme il voulait se moucher, et serrait son nez dans son mouchoir, il arracha sa tête avec l’épingle et jeta le tout au feu. Et ainsi mourut le misérable sans s’en apercevoir, laissant une femme et quatre enfants. Ah ! quelle pitié ! Au diable les voleurs !




Nous nous pensons jeunes et forts
Et soudain tombons raides morts.

 

 


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