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LE POST-SCRIPTUM

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Lettre: L'ivresse Lettre de Nicolas Fouquet à sa femme Photo: Remi Jouan Certains droits réservés (licence Creative Commons)








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Le post-scriptum

par

Léon de Tinseau



VOICI venir sur le boulevard, avec son pas tranquille et dégagé de femme de bonne santé, de vieille race et de grande taille, la belle Clotilde d'Épissec, en villégiature à Paris pour quarante-huit heures. Elle a quitté ce matin son habitation des environs de Vendôme ; elle y rentrera demain soir, ses commissions faites. En janvier prochain, seulement, elle reprendra possession de son appartement de la rue de Varenne où, dans ce moment, Justine, la femme de chambre, est en train d'organiser un campement d'une nuit pour sa maîtresse et, aussi, quelque chose qui ressemble à un dîner, sur le coin d'une table.


Clotilde marche sans se presser, comme si elle était seule sur l'asphalte, les deux mains dans les poches de son dolman bleu garni d'astrakan, son parapluie court en verouil sous le bras. Gare au nez des passants qui ne remarquent que la superbe tournure de la promeneuse et ne voient pas le parapluie !


Quelques-uns élaborent un de ces compliments tout faits, qu'on lâche au hasard sur les dames seules qui flânent, de six à sept, entre la Madeleine et l'Opéra. Va-t-en voir s'ils viennent ! Passez votre chemin, imbéciles ! Clotilde d'Épissec n'est pas pour votre fichu nez. On vous en donnera des veuves de trente ans moins un quart, jolies, spirituelles, sages, distinguées, riches et faites au moule ! Attendez qu'elle vous remercie d'avoir la bonté de la trouver de votre goût ! Elle ne vous entend seulement pas. Elle s'arrête tous les dix mètres, badaudant à chaque devanture, flattening her nose at the shopwindows, comme disent les Anglais : un plaisir qu'elle ne pourra plus se donner dans deux mois, quand les journées seront trop courtes pour les réceptions, les dîners et les visites, quand la vraie saison sera commencée.


Voici venir en sens inverse un cavalier de bonne mine, qui fume son cigare en dévisageant toutes les femmes, le monstre ! Toutes ? Non. Seulement les jolies. Comme s'il n'était pas très amoureux d'une certaine veuve qui regarde en ce moment - il le croit du moins - couler l'eau de Loir à quarante lieues d'ici ! Comme s'il n'avait pas répété cent fois à cette veuve, d'autant plus inconsolable qu'elle est consolée, que les autres femmes n'existent pas pour lui ! Comme si sa vieille tante, la comtesse de Cloyes, douairière, ne s'occupait pas depuis trois mois de le marier avec la veuve en question, qui ne le déteste pas, lui d'Albecourt, au contraire, mais qui aime par-dessus tout son indépendance et fait tirer quelque peu sa fine oreille rose avant de dire oui.


Voyez-le, ce bel Amadis, s'avancer majestueusement, boutonné dans son pardessus. Il lorgne à droite, il lorgne à gauche, correctement, il est vrai, sans remuer la tête, sans se démancher le cou, ainsi que ferait un provincial débarqué du matin.


- Mazette, la jolie blonde ! Ces bourgeoises vous ont aujourd'hui un chic étonnant. Mais il n'y a encore que la brune, la brune un peu maigrotte, à l'air légèrement fatigué, comme celle-ci, par exemple. Très délectable, celle-ci ! Ah ! Niniche, avec son chien. Il m'a éventé ; pauvre bête ! Ces animaux ont une mémoire ! Allons, Toc, pas de familiarité compromettante. Je ne m'appartiens plus tout à fait. Nous ne sommes plus au temps où...


Bing ! il s'est jeté dans le parapluie de Mme d'Épissec qui le voit venir depuis une minute et s'amuse d'avance de la rencontre.


- Ah ! mon Dieu ! c'est vous, chère madame ! Quel bonheur ! quelle surprise ! Comme c'est étrange ! Justement je pensais à vous.


- En regardant les autres ? Savez-vous, monsieur d'Albecourt, que vous auriez une jolie collection d'épreuves si vos yeux étaient des appareils photographiques ? C'est à vous, ce chien ?


- Pas du tout. Je déteste les chiens depuis que je connais votre horreur pour eux. Vos haines sont mes haines ; vos amours sont mes amours et mes yeux, aussi bien que mon coeur, ne contiennent qu'un seul portrait. Mais, chaque fois que vous m'apparaissez, il me faut le refaire, car, toujours, je vous trouve embellie.


D'Albecourt avait bien prononcé sa tirade, car il la pensait. Il aimait sincèrement, sérieusement Clotilde, mais comme peut aimer un homme du monde qui a été très lancé, en l'an de grâce 1887.


L'homme d'une seule femme, dont il est question dans Denise, n'existe pas... du moins quant aux yeux. La fidélité a fait des progrès, comme le carême, en s'accommodant à la faiblesse de l'humaine nature. On n'est plus damné pour avoir croqué un gâteau, pourvu qu'il soit maigre, ni pour avoir lorgné la femme qui passe, même si elle est confortablement grassouillette.


Clotilde était trop de son temps pour ignorer cela ; d'ailleurs d'Albecourt lui plaisait, et les femmes passent bien des choses à celui qui a su leur plaire. Cette femme de haute valeur, très bonne, très droite, était aussi très pratique. Elle savait qu'il en est du veuvage comme d'un voyage d'agrément. C'est une charmante manière d'occuper sa jeunesse, mais, un jour ou l'autre, il faut bien rentrer chez soi et planter sa tente, ou plutôt la changer contre une maison solide.


Depuis quelque temps, la belle voyageuse songeait à aborder sur le rivage d'un second hymen, mais, en personne prudente, elle louvoyait au large, surveillant la terre et sondant la côte, avant d'amarrer pour toujours le cher vaisseau de son indépendance. Elle étudiait Christian d'Albecourt avec un soin minutieux, mais avec un vif désir de le trouver digne d'elle, impression qu'elle n'avait point cachée à la douairière de Cloyes, leur amie commune, qui manoeuvrait avec la patience et l'habitude d'une vieille femme d'esprit les fils de cette honnête intrigue.


- Où faut-il vous mener ? demanda Christian, après avoir obtenu de sa compagne la permission de lui servir d'escorte.


- A ma porte, si le coeur vous en dit. La course est longue, mais je suis aussi bonne marcheuse que vous êtes agréable causeur. Vous me ferez oublier que la rue de Varenne est loin et que je meurs de faim.


- Eh bien ! si vous mourez de faim, savez-vous ce qu'il faut faire ? Venez dîner avec moi.


- Monsieur ! fit la jeune femme en fronçant ses beaux sourcils avec une colère jouée ; je pense que j'ai mal entendu. Si je ne savais qui vous êtes...


- Oui, mais vous savez qui je suis. Vous savez combien je vous aime et comment je vous aime. Ne viendriez-vous pas au bout du monde avec moi ?


- Au bout du monde, oui ; mais pas dans un restaurant de Paris, où nous serions vus par quelque imbécile qui irait dire des choses...


- Un peu plus tôt, un peu plus tard, j'espère bien qu'on dira ces choses. Soyez bonne, chère... madame. Je vous demande votre vie entière ; vous pouvez bien me donner deux heures en attendant. Venez. Que craignez-vous ? Voulez-vous que je vous serve comme une reine, sans m'asseoir à la même table que vous, debout derrière votre chaise, ou plutôt, non, en face de vous, pour que je puisse voir vos beaux yeux, vos dents blanches et vos lèvres roses ?


- Langue de serpent ! j'accepte. Mais ne vous enorgueillissez pas. Entre nous, je me montrerais moins facile si un bon dîner m'attendait chez moi, au lieu de la cuisine de ma femme de chambre, qui n'a jamais pu faire cuire un oeuf à point. Allez, monsieur ! Remerciez le ciel d'avoir affaire à une femme gourmande et qui daignera vous permettre de manger aussi.


Le difficile fut le choix d'un cabaret. Il fallait que l'endroit fût bon et, cependant, pas trop en vue, de peur des rencontres. Après examen, Clotilde, qui savait son Paris sur le bout du doigt, désigna le fameux X...


- Mais je n'y suis pas connu, objecta Christian qui était homme d'habitudes.


- Tant mieux ! Cela m'évitera l'agrément d'entendre le maître d'hôtel vous dire : « Jamais deux fois de suite avec la même ! »


- Ingrate ! Vous savez bien que je suis converti. Si ma conversion doit être en pure perte, je vous la mets sur la conscience.


Mme d'Épissec répondit par un regard assez rassurant. Elle était, à cette heure, furieusement bien disposée à l'égard de son amphitrion, et je crois que son appétit y était pour quelque chose. Les femmes nous sont toujours reconnaissantes - plus ou moins longtemps - des plaisirs que nous leur donnons ; mais avez-vous remarqué une chose ? c'est qu'en fait de gourmandise, la reconnaissance existe avant, tandis qu'elle ne vient qu'après s'il s'agit d'amour. Sans doute que la digestion leur charge l'estomac, tandis que...


Voilà une phrase dont je ne sortirai jamais.


Le beau Christian ne touchait pas la terre. Il entassait, tout en marchant, déclaration sur déclaration, madrigal sur madrigal.


- Que vous êtes belle, ce soir ! disait-il.


- Vraiment ? ce soir ? Pauvre de moi ! Quelle tristesse, demain, quand il me faudra retomber dans ma laideur !


Elle souriait, l'air point trop inquiet. Christian lui proposa, selon les règles, de lui décrocher une étoile, au choix.


- Non, monsieur, fit-elle. Vous n'en êtes pas encore là. Pour le moment, je me contenterai d'une rose, afin de la piquer tout à l'heure à mon corsage. Il n'y a pas de bon dîner sans fleurs.


La devanture d'une fleuriste étalait sa mosaïque embaumée sous le ruissellement du gaz. Ils entrèrent ; d'Albecourt prit une botte de « Gloire de Dijon » et tira un louis de son gousset. Dix-huit francs à payer ; la marchande n'avait pas de monnaie, lui non plus. On retourna les tiroirs, peine perdue. On dut sortir pour aller chercher du change. Clotilde attendait, un peu étonnée de voir son compagnon la faire poser pour quarante sous. Enfin, les comptes réglés, ils repartirent.


A dater de cet instant, Christian ne fut plus le même. Il avait perdu sa verve amoureuse et paraissait contraint.


- Est-ce que, par hasard, pensa Mme d'Épissec, il m'en voudrait de lui avoir coûté un bouquet ?


Ce fut bien autre chose au restaurant. Cet homme du grand monde se montra d'une économie surprenante. Sous prétexte qu'il n'aimait pas les huîtres, il commanda maigrement une douzaine de Marennes pour sa compagne. Il fit servir un vin de prix moyen, offrit du champagne frappé avec tant de mollesse que Clotilde refusa. Le menu, suffisant à coup sûr, fut étudié cependant de façon à rester dans des limites honnêtes. Elle eût désiré, pour rôti, une bécasse ; on ne lui servit qu'un perdreau ; les hors-d'oeuvre avaient été respectés comme de précieux souvenirs de famille.


D'ailleurs, Christian se montra aussi économe d'esprit et d'entrain que de prodigalités culinaires. Il était préoccupé, morose, éteint. Certes, Mme d'Épissec, en acceptant ce dîner en tête-à-tête avait commis sinon une imprudence - elle se savait avec un galant homme - du moins une quasi-excentricité. Mais, d'après les dispositions où elle le voyait, elle se sentait aussi calme que si elle eût partagé le repas de son tabellion de Vendôme, un sexagénaire goutteux.


Le dîner fut expédié bon train ; même, on eût dit que M. d'Albecourt en attendait la fin avec quelque impatience. Il avala son café comme une tisane, ne toucha point aux liqueurs et, quand on lui apporta l'addition, demandée aussitôt, on put voir sa physionomie se contracter comme à la vue d'un exploit d'huissier lui réclamant une grosse somme.


Détail à peine croyable ! Il se plongea dans l'étude du grimoire de la caissière, discuta un chiffre, fit raturer un article et, finalement, laissa sur l'assiette un pourboire moins que généreux.


Clotilde ne revenait pas de ces façons bourgeoises qui l'eussent choquée même chez un homme devenu son mari depuis dix ans. Il n'y avait pas à s'y méprendre : Christian d'Albecourt était avare ! Or, Shakespeare a oublié d'ajouter l'avarice aux trois choses que, selon lui, la femme déteste le plus dans l'autre sexe. Mme d'Épissec éprouvait un désenchantement complet ; ce malencontreux dîner lui restait sur le coeur.


- Et pourtant, pensait-elle, comme il est heureux que le hasard m'ait éclairée ! Moi, la femme d'un monsieur qui coupe les liards en quatre ! Plutôt épouser un dissipateur. Mais qui sait ? Peut-être que le pauvre garçon a fait des pertes d'argent.


Pour savoir à quoi s'en tenir, elle fit venir la conversation sur la gêne générale, sur les récoltes mauvaises, sur les fermiers qui ne paient pas.


- Le fait est, répondit Christian, que les terres deviennent une propriété de luxe et je me demande où j'en serais si mon père n'avait eu la bonne idée de mettre, jadis, la moitié de sa fortune en portefeuille.


- Allons ! fit Clotilde en se levant, sonnez pour une voiture et séparons-nous. Il me faut rentrer, ayant dit à mon vieil oncle de Branges de venir me tenir compagnie ce soir.


Maintenant, c'était d'Albecourt qui voulait la retenir, mais elle ne se sentait nulle envie de rester.


Le charme était rompu. Elle s'était attendue à une équipée amusante, à une sorte d'aventure pour le bon motif, à un cavalier respectueux, mais galant, la choyant, la gâtant, comme on choye et comme on gâte les autres, non pas à ce compagnon bon ménager, simplifiant les menus et vérifiant les additions. Toutes les instances de Christian furent inutiles ; elle ne lui permit même pas de l'accompagner. Elle rentra chez elle de fort méchante humeur et, avec un sourire plein d'ironie, paya la voiture qui la déposait à sa porte.


- Ce sera toujours autant de moins qu'il aura dépensé pour moi, pensait-elle.


Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle était triste comme si quelque chose eût été changé dans sa vie. Car, au fond, elle avait commencé à s'habituer à l'idée d'être un jour la femme de Christian.


Le lendemain de son retour dans le Vendômois, Clotilde s'en fut rendre visite à la douairière de Cloyes. C'était pour elle une démarche fort pénible, car il ne s'agissait de rien moins que d'annoncer à sa vieille amie la résolution qu'elle avait prise et, à n'en pas douter, cette nouvelle allait être un gros crève-coeur pour la tante de Christian.


- Arrivez, ma toute belle, cria la douairière du fond de son fauteuil, et venez me confesser vos fredaines. Ah ! petite masque, vous en faites de belles quand vous allez à Paris ! Voyez un peu l'ingénue qui s'en va courir les cabinets particuliers avec son amoureux ! Ça, j'espère que vous n'allez plus nous faire languir. Vous êtes bel et bien compromise, ma mie. Tout Paris va parler de votre aventure. Heureusement qu'on est prêt à réparer le dommage.


Mme d'Épissec connaissait depuis longtemps l'amour de l'aimante vieille pour les plaisanteries de ce genre.


- J'aime à croire, fit-elle, que je ne suis pas si compromise. Dans tous les cas, je reste seule avec mon déshonneur. J'ai réfléchi et, précisément, je viens vous dire que... que je ne veux pas de réparation.


- En vérité ! Bon ! quelque querelle ! Je connais cela ; j'ai vu jouer dans mon temps le Dépit Amoureux. Ma foi ! je ne voudrais jurer de ne l'avoir point joué moi-même, pour mon compte. Allons ! ma mie, qu'est-ce qu'on vous a fait ? Parlez, que je lave la tête d'importance à ce vilain garçon.


- M. d'Albecourt ne m'a rien fait. C'est un homme honorable, fort sérieux, fort loyal...


- Ah ! Seigneur ! nous sommes perdus ! Pauvre Christian ! Que ne l'appelez-vous parjure, volage, infidèle !... J'aimerais mieux cela. Vous savez que mon neveu va être fou de chagrin ?


- C'est bien de l'honneur que vous me faites, madame, mais...


- Il vous aime tant ! Jusqu'ici le seul mot de mariage l'avait fait fuir ; tandis qu'il est à vous, pieds et poings liés. Enfin, qu'y a-t-il ? Ne le trouvez-vous pas assez beau, pas assez riche, pas assez jeune ?


- Je ne dis pas cela. Seulement...


- Son passé un peu mouvementé vous donne des craintes pour l'avenir ?


- Mon Dieu ! non. J'ai autant de courage qu'une autre. La question n'est pas là. Je suis heureuse comme je suis ; je ne veux pas changer, voilà tout. C'est une résolution prise.


- Le malheureux garçon ! Quel coup de foudre ! Il s'y attendait si peu ! Car vous m'avouerez que votre dernière rencontre n'était pas faite pour le décourager. Tenez, prenez cette lettre sur la table ; je l'ai reçue ce matin. Voyez comment il me parle de vous.


Une femme ne refuse jamais de lire de la prose où il est question d'elle. Clotilde prit la lettre et dut s'avouer en elle-même que Christian écrivait encore mieux qu'il ne parlait. Que d'admiration, d'enthousiasme, de jeunesse dans ces pages dont elle était l'unique sujet ! Sa toilette, ses moindres gestes, ses paroles les plus insignifiantes, tout était raconté, orné, embelli. Jamais elle ne se fût crue si spirituelle et si charmante ; pourtant elle n'était pas d'une modestie ridicule.


Le regard désolé de la pauvre douairière ne quittait pas Mme d'Épissec qui replia doucement la lettre en hochant sa jolie tête. Au fond, elle savait bien gré à Christian de l'aimer ainsi ; elle lui aurait pardonné bien des défauts, tous, sauf l'avarice.


- Ah ! fit-elle tout à coup, je n'avais pas vu le post-scriptum. Peut-on lire ?


Elle espérait trouver encore quelques phrases d'admiration, un dernier supplément de louange. Les femmes - et les hommes aussi parbleu ! - aiment tant qu'on les loue ! Le post-scriptum était ainsi conçu :


« J'oubliais un détail qui va vous faire rire. Comprenez-vous que j'étais sorti sans prendre ma bourse ? Toujours distrait, comme vous voyez. Figurez-vous ma détresse ; j'en ai eu la sueur froide. Me voyez-vous empruntant de l'argent à ma belle invitée pour payer son dîner ? Enfin, je m'en suis tiré grâce à mon habileté et à deux ou trois malheureux louis qui se battaient dans une de mes poches. Mais, dame ! en sortant du restaurant, je n'aurais pas eu de quoi prendre l'omnibus, et je vous assure que, l'addition soldée, j'ai eu un bon poids en moins sur l'estomac. »


Mme d'Épissec souriait sans rien dire, d'un air étrange. La douairière, son pauvre vieux coeur tout serré d'émotion, lui demanda :


- Ainsi vous êtes décidée ? C'est fini ? Ah ! le malheureux ! comment lui apprendrai-je ce non ?


La digne femme n'avait plus envie de plaisanter ; elle faisait pitié à voir. Ce fut par pitié, sans doute, que Clotilde se laissa tomber à genoux sur un coussin, à côté du fauteuil de la respectueuse octogénaire dont elle baisa la main en disant :


- Alors, puisque le non est si difficile à écrire, écrivez... écrivez l'autre.


Ne comprenant rien à ce qui se passait, mais rajeunie de quinze ans, Mme de Cloye étouffa à demi sa future nièce et, d'une voix vibrante :


- Écrire ! dit-elle. Jamais ! La poste ne va pas assez vite ; je veux le télégraphe. Mais j'ignore comme on s'en sert. S'il vous plaît, mon coeur, télégraphiez vous-même.


Et voilà comment, deux heures plus tard, Christian recevait ce télégramme qui le fit pâlir de joie :


« Oui. »


« CLOTILDE. »


Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (18.IV.2007)

Relecture : A. Guézou

Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex

-Tél. : 02.31.48.41.00.- Fax : 02.31.48.41.01

Courriel : mediatheque@ville-lisieux.fr, [Olivier Bogros] obogros@ville-lisieux.fr
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