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FAITES PASSER

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Photo: нσвσ
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Musique: Kami :"Dogmazic en liberté" - Licence Art libre

Note :
Longtemps écrivain de tiroir, g@rp éclot sur Internet il y a trois ans.
Son nom apparaît dans les remerciements du traducteur des « Lettres de Pelafina » (Denoël), il mûrit ensuite sur Darbraleph.org où ses nouvelles sont publiées en ligne, au coeur d'un véritable labyrinthe à vocation ludique et artistique, dont il réalise par ailleurs l'index. En juillet 2004, « 6H50 corniche Kennedy » est sélectionnée à l'occasion du concours « Nouvelles sur la ville » par la rédaction du quotidien 20minutes, qui la publie à raison d'un chapitre par jour. Depuis, le nombre et la diversité de ses lecteurs, tout autant que l'accueil enthousiaste réservé à ses écrits, ne cessent de le surprendre et de l'encourager. " Kaléidoscope" est son premier recueil de nouvelles.
« Le style "g@rp" gage d'une belle qualité d'écriture avec ce mélange de légèreté et de profondeur très personnel » - F Baure.




Texte ou Biographie de l'auteur

Faites passer

J'étais en retard, j'ai allongé le pas. Enfant, Maman me répétait sans cesse : « regarde où tu mets les pieds quand tu marches, Grégoire ! » C'est ce que je fais, Maman. C'est ce que je fais ! Depuis des années. Scrupuleusement. Tu peux être fière de moi. Tout à coup : un courant d'air sur ma joue. Un souffle. Bref, frais. Une caresse, presque une gifle. - Qui a osé... ? Surpris, je me suis retourné. Je n'aurais pas dû. Mes pieds se sont emmêlés. Ou mes jambes, je ne sais pas trop. Bref, ça a cafouillé quelque part là en bas, j'ai trébuché, me suis envolé au-dessus du trottoir. Pour atterrir dans une flaque d'eau : un plat magnifique. De ceux que je commets si je m'avise d'aller à la piscine tenter un saut de l'ange. Merde ! J'ai cassé mes lunettes... ! Ça m'apprendra : on devrait toujours écouter sa Maman. Car lorsqu'on est trop jeune pour être aidé à se relever, on ne se casse pas la figure : on perd la face. Nuance. Ça ne s'est pas arrangé quand j'ai sorti un mouchoir pour éponger le plus gros des dégâts. Mes KLEENEX™ ? Inutilisables. Plus imbibés qu'un morceau de cake tombé dans le café du matin, cette insignifiante catastrophe qui vous met pourtant de méchante humeur à peine levé. Qui agace. J'en ai été réduit à essuyer les ricanements de ceux qu'une chute fait toujours rire.

Ça aussi, ça agace. Drapé dans une dignité de diva outragée, j'ai pivoté sur mes talons. Ce qui a produit le dégorgement spongieux d'une serpillière qu'on essore : la flaque avait envahi mes chaussures, gorgé mes chaussettes. Les ricanements ? Des éclats de rire, à présent. Bon sang ! Ce que ça peut agacer ! J'ai regagné mon hôtel en ignorant les regards moqueurs qui me poignardaient dans le dos, les lâches. La démarche aussi clapotante que si j'avais chaussé des palmes. Regarde où tu mets les pieds quand tu marches, Grégoire ! Oui, Maman... C'est ce que je fais, Maman... Mais s'il te plait, arrête de m'agacer. Je loge à l'hôtel du Nord pas seulement pour son atmosphère, ni provisoirement. Plutôt par facilité : pas de déménagement, d'appartement à meubler, d'électroménager à acheter. Débarrassé de toutes les contingences bassement matérielles et encombrantes, inutiles. Je peux me le permettre, j'ai les moyens : je suis expert comptable. Peut-être est-ce mon métier qui m'ancre à ce point dans le fonctionnel, peut-être pas. La réceptionniste m'a dévisagé avec un étrange regard de sardine morte. - Grégoire Lambda, chambre 33. Je n'ai pas été aimable, elle m'agaçait à ne pas reconnaître le meilleur client de l'établissement. Fût-il trempé. Vengeance : j'ai laissé de vastes traces humides et boueuses partout sur la moquette du hall. Ça agace, non ?

Le Grégoire Lambda qui sort de la chambre 33 de l'hôtel du Nord, quarante cinq minutes plus tard, est un expert comptable propre comme un expert comptable neuf : une douche et un nouveau costume y ont remédié. De même qu'une autre paire de chaussures. Il emprunte le couloir en direction de l'ascenseur d'un pas d'expert comptable plus que jamais en retard. Ce qui l'agace. Pire encore : l'ascenseur paraît tellement perclus d'arthrose qu'il semble incapable de rallier le troisième étage. Sous son crâne d'expert comptable, Grégoire Lambda ne peut s'empêcher de compter les secondes qui accentuent son retard - tic après tac après tic... Plus que jamais agacé. * Ding ! * Les portes de l'OTIS™ essoufflé s'ouvrent enfin. Sur un intérieur pourpre. Douillet, moelleux, confortable. Mais qui n'est pas vide. Grégoire Lambda tique et marque un temps d'arrêt. En bon vieux célibataire, voire en vieux garçon, il a horreur de la compagnie des autres. Décidant finalement qu'il ne peut plus se permettre le moindre atermoiement, il pénètre dans la cabine. Les yeux fixés sur la pointe de ses chaussures. Sans un mot. Tournant ostensiblement le dos à la jeune femme. Agacé. * Ding ! * Le silence est à ce point pesant que la cabine frôle la surcharge. Lambda, mains croisées à hauteur des parties génitales, arbore la raideur et le maintien qui conviendraient lors d'un enterrement. Ce qui n'arrange en rien la tension qui règne dans cet ascenseur qui n'en finit pas de descendre - descendre - desc...

Tout à coup : un courant d'air sur la joue de l'expert comptable. Un souffle. Bref, frais. Une caresse, presque une gifle. La même que... Lambda sursaute, se retourne et lance à la jeune femme : - C'est vous qui avez osé... ? Elle ne bouge pas. Elle ne frémit même pas, ne remue pas un cil, se contente de le dévisager. Avec une telle sérénité... ...L'ascenseur ne descend plus. Ou lambda ne le remarque pas. Plus. Peut-être. Elle a d'abord tendu une main, lui a caressé la joue - de nouveau un courant d'air - bref - frais - une caresse, presque une gifle - puis a souri. Un sourire de Joconde : à peine esquissé, déjà évanoui. Lambda est aux anges, il fait un pas en avant, il sourit aussi. Elle pose cette fois-ci la main contre la joue de l'expert comptable, une main légère comme une plume, dont il a à peine conscience tandis qu'elle passe son autre main dans son dos et l'attire à elle. Tout contre elle. L'embrasse. Lambda, sur un nuage, s'abandonne. Se dilue, se dissout dans ce baiser. Avec un ravissement proche de l'extase divine. - Faites passer, lui souffle-t-elle ensuite à l'oreille. * Ding ! * Elle s'est éloignée - d'un pas que Lambda, incapable du moindre geste, a trouvé aérien - avant de sortir de l'hôtel sans le moindre signe d'adieu à l'expert comptable qu'elle vient d'embrasser et qui se sent... qui ne se sent plus... qui perd toute consistance... Faites passer... Qu'a-t-elle voulu dire... ? À quelques mètres, la porte à tambour de l'hôtel du Nord découpe la silhouette de la jeune femme en 24 images par seconde et Lambda attend l'apparition du mot « FIN ». Sans remarquer la plume blanche qui se matérialise lentement à quelques centimètres à peine de ses pieds. * Aérienne, Angela slalome entre les passants en jetant de rapides coups d'oeil par-dessus son épaule : Lambda l'a-t-il suivie ? - c'est peu probable, mais...- elle se retourne une nouvelle fois. Son pied heurte le trottoir - le choc qu'elle ressent lui arrache un cri de surprise ravie - elle tombe en avant, dans une flaque d'eau. Les passants se figent. Lorsque son corps heurte le sol - une secousse qui vibre longtemps en elle - Angela sourit. Sous ses doigts, elle perçoit nettement la rugosité du revêtement sur lequel elle est allongée. Une sensation concrète dont elle se croyait à jamais privée. Elle sourit de nouveau et murmure : « Enfin ! Il était temps ! » * Lambda s'apprête à quitter l'hôtel du Nord, irrémédiablement en retard. Devant la porte à tambour il se ravise et se dirige vers la réceptionniste :
- Vous avez des messages pour moi ? Celle-ci ne lui répond pas, ne lève pas davantage la tête : ça n'agace pas l'expert comptable qui se trouve, au contraire, étrangement...serein ? - S'il vous plait... ? insiste-t-il d'une voix qui lui paraît différente. Davantage...évanescente ? Aucune réaction de l'employée de l'hôtel, mais ça ne l'agace toujours pas. Lambda tend alors la main vers la jeune femme en uniforme prune... ...Assise derrière son comptoir, Caroline sursaute. Elle vient de sentir un courant d'air sur sa joue. Un souffle. Bref, frais. Une caresse, presque une gifle. En plus doux, délicat. Immatériel. Son regard de sardine morte s'illumine alors : Caroline sourit. Elle est aux anges.

Marseille - mars 2006

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