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Illustration: Un drame dans la haie - Louis Pergaud Un drame dans la haie (Version Intégrale)
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Lu par Stanley
Livre audio de 23min - Fichier Mp3 de 20,7 Mo


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Photo: Markus3 (Marc ROUSSEL)- Bovelles (Somme, France) Certains droits réservés (licence Creative Commons)

Musiques Kevin MacLeod - Snowdrop Certains droits réservés (licence Creative Commons)


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Louis Pergaud
Un drame dans la haie

par

Louis Pergaud



La grande haie de la Combe était morne depuis des jours et des jours ; nul chant, nul pépiement, nul froufrou d'aile n'émouvaient avec le sang des aurores ses loges de verdure, ses corridors feuillus, ses terrasses suspendues ou flottantes que parfumaient comme tous les ans les mêmes fleurs du bel été.


Il en était ainsi depuis de longs soleils déjà et le petit peuple ailé qui avait voulu cet isolement et réalisé cet abandon savait qu'il en serait ainsi longtemps encore. L'hiver seul, en coupant de ses ciseaux de gel les frondaisons maudites, pouvait exorciser le charme maléfique planant sur cette solitude, et endormir et abolir les ressouvenances au coeur des oiseaux.


La grande haie était muette. Le petit peuple s'était tu et avait émigré.


Et pourtant quel printemps riche de concerts elle avait eu ! Un printemps de chansons à rendre jaloux les lourds massifs de la Combe et les vieilles assemblées de pommiers des vergers.


Seuls, dans les rez-de-chaussée et les sous-sols humides, les citoyens silencieux de la grande cité continuaient leur vie comme devant, insoucieux, semblait-il, de l'exode brusque de leurs rapides et bruyants petits voisins des étages supérieurs.


Successivement, au fur et à mesure que les petits étaient devenus forts et avaient commencé à se confier pour un vol très court à leurs faibles ailes, les nitées, jour par jour, une à une avaient fui vers les enclos des vergers proches ou les berceaux feuillus des arbres hospitaliers.


Les familles de mésanges et de fauvettes, celle du chardonneret du pommier sauvage et jusqu'à la nitée du petit troglodyte du gros tronc pourri s'écaillant sous les mousses, toutes avaient fui épouvantées de l'assassinat commis par Maubec, la pie-grièche, horrifiées par la vue de la petite victime déchiquetée et saignante à son poteau d'épine.


C'était pourtant une cité tranquille que la Grande Haie. Les éperviers et les buses ne s'y aventuraient plus guère depuis le jour où l'homme ami, porteur du fusil, ce tonnerre éclatant et terrible, avait fait siffler la colère de ses plombs par les éclaircies de rameaux, hachant les branches et perçant les feuilles. Des gîtes sombres où ils s'étaient tapis, les passereaux étonnés avaient vu la vieille buse chasseresse au bec féroce, dont les incursions barbares semaient le deuil dans leur canton, plonger tout à coup en avant la tête sans force et les pattes mortes. Et les premiers voisins, dont tout le corps n'était que frisson, l'avaient vue, inerte, l'oeil trouble, se laisser saisir par la main puissante du terrible allié et disparaître dans les profondeurs mystérieuses d'un sac s'ouvrant comme une gueule. Nul n'était à l 'abri de ses coups, pas plus Piétors le lézard que Rana la grenouille ou que Froidvif, l'orvet timide et fragile qui fuyait devant la fourche et le râteau des faneurs en profitant des tunnels de mousse fraîche et de l'auvent humide des andains mal écartés.


Mais elle était morte vraiment, et, depuis cette vesprée tiède de fin d'hiver, la Grande Haie avait joui de son renom de sécurité, et ses habitants avaient vécu dans la quiétude leurs journées de travail et de chansons qui se suivaient monotonement comme les maillons d'une chaîne de joie.


C'était un matin de juin.


La haie froufroutante et joyeuse était sortie de son sommeil léger avec le frisson de la brise matinale qui essuyait de son écharpe odorante et tiède les perles du brouillard de la nuit d'été.


Les pinsons, dans les arbres du village ou aux taillis des lisières, chantaient déjà à plein gosier quand la lumière levante dessina de sa main de blancheur les ondulations gracieuses de l'océan d'herbages des prairies.


Les crapauds éteignaient dans leur gorge les veilleuses de cristal de leurs chansons et le concert des grenouilles vertes dans la mare de la Combe s'arrêtait et reprenait pour s'arrêter encore selon le caprice des chanteuses à robe verte, dont les yeux innocents dans leur cerne d'or adoraient le soleil levant.


Une à une, par petits sauts qui faisaient des ravages dans les baliveaux herbus des flouves et trembler comme des feuilles de bouleau les grelots des brizes, les grosses grenouilles rousses rentraient dans leur sous-sol d'été, dans leurs loges fraîches, après avoir chassé toute la nuit les limaces et les chenilles. Écartant les grandes feuilles raides, elles se glissaient par d'étroites coulées, de secrets corridors jusque sous les souches séculaires de la vieille haie, et abritées sous des toitures légères et fraîches de feuilles, parmi l'humidité propice de la terre, elles digéraient en paix et se reposaient des fatigues de la nuit.


Les lézards et les orvets, eux, sortaient lentement, engourdis encore de rosée, et la tête levée, interrogeaient la lumière et humaient l'air pour juger du beau jour qui leur était accordé. De petites musaraignes agitaient de crépitements légers et comme feutrés les branchettes de leurs trous. La vipère Maledent déroulait ses anneaux au soleil et au fur et à mesure que les rayons chauds glissaient sur sa chemise ocellée, les frétillements de son fouet devenaient plus vifs et plus souples comme une chaîne rouillée dont les maillons par degrés s'imbibent d'une graisse lubrifiante.


Dans les étages supérieurs, secs et chauds, dans les alcôves de feuillage, sous les poutrelles vivantes des rameaux, la vie s'agitait et grouillait, les nids s'éveillaient. Les mâles, perchés devant la couche de la famille que la mère couvrait de ses ailes étendues, chantaient leur hymne à l'aurore, se secouaient de la rosée nocturne, lissaient leurs plumes, s'épouillaient, se répondaient, voletaient, sautillant ou planant, joyeux du jour revenu et de la chaleur vivifiante.


Bientôt, sous les ailes engourdies, les petits réveillés pépiotèrent aussi, jetant leur note monotone et criarde, leur chant unique, le cri de faim, et comme le premier rayon chaud tombait sur ses ailes mouillées, Siffleclair, la mère fauvette, se soulevait de son nid et rejoignait son mâle sur la branche fléchissante où il faisait sa toilette matinale.


Un instant leurs pépiements se mêlèrent en un gazouillis tendre, puis le père, paré pour le jour et pour la chasse, s'enleva en l'air et partit d'un vol rapide et droit vers les buissons bas de la plaine et par les taillis d'herbages non fauchés encore pour y commencer sa chasse de moucherons et de chenilles. La femelle, à son tour, après avoir bien regardé son nid, se mit à chasser dans les rameaux des environs et sur les gazons proches, apeurée encore du noir et de la nuit et craignant de laisser sa nitée impuissante sous la seule protection du soleil, de sa lumière et de sa chaleur.


Peu à peu, rassurée, elle élargit le cercle de son canton, soucieuse de donner aux petits la pâture qu'ils réclamaient sans cesse.


Tour à tour, à tire-d'aile, rasant les buissons ou le sol pour se dissimuler quand un danger ou une surprise étaient à craindre, ils arrivaient à leur buisson vert échevelé de feuilles frissonnantes, s'enlevaient ou plongeaient selon leur position, planaient un instant sur la famille piaillante, et distribuaient ensuite dans ces becs large ouverts, ces petits entonnoirs jaunes palpitants et tendus vers le froufroutement de leur vol, la gibecière de chenilles, de mouches et de vermisseaux conquis à coups de bec parmi les cantons giboyeux de la plaine.


Et puis ils repartaient aussitôt, car les jabots des petits sont aussitôt vidés que remplis et les gésiers voraces réclament continuellement.


Ainsi, toute la matinée, dans la Grande Haie, sous le soleil qui rapetissait et semblait dévorer peu à peu l'ombre des arbres, ce ne fut que pépiements, rappels et chasse et chants de fête.


Puis, midi versa brutalement dans le calme plat ses cascades de chaleur et le silence lentement s'empara de la Grande Haie, assommée, engourdie, immobile sous les ondes d'air vibrantes qui couraient tout le long de son arête verte, comme une bande d'un feu ardent presque invisible et muet.


Les oiseaux, accablés, dormaient sous leurs rameaux ; les grenouilles des sous-sols se terraient plus profondément ; Maledent, ivre, savourait ce bain voluptueux, et les lézards des vieilles souches, aventurés par la plaine, semblaient noyés dans la verdure.


Enfin la vie reprit avec le premier frisson des feuilles, et des chants de nouveau s'élevèrent, et des essors et des envols animèrent les étages feuillus de cette grande caserne verte.


Tous les oiseaux, rassurés et gais maintenant, sous la protection du soleil s'en allaient au loin donner la chasse aux chenilles, et, sitôt débarrassés de leur gibier, repartaient de plus belle. Et nul, parmi tous ces chasseurs intrépides, préoccupés de la pâtée quotidienne, n'avait vu, volant d'arbre en arbre, de buisson en buisson, rasant le sol dans les endroits découverts, Maubec, la pie-grièche, la vagabonde, la rôdeuse du canton, en quête d'assassinats et de mauvais coups, les yeux toujours aux aguets, le bec mauvais, le col inquiet, qui se rapprochait de leur cité.


La maraudeuse, ce matin-là, n'avait trouvé encore que des vermisseaux et des mouches, et son gésier gourmand de mangeuse de chair réclamait quelque nourriture plus substantielle ; aussi rôdait-elle de-ci de-là par les arbres et les buissons, cherchant dans les berceaux de feuilles, dans les vertes alcôves, derrière les abris des fourches, les palissades de rameaux, quelque nitée à attaquer.


Dans l'intérieur de la Grande Haie, silencieuse et abritée, elle sautait d'avant en arrière, de droite à gauche, louchant en haut, guignant de côté, lorgnant en bas, cherchant aventure, se défiant de Maledent la rouge et de ses cousines les grandes couleuvres qui la fixaient étrangement de leurs yeux sans paupières en sifflotant des airs monotones.


Un pépiement indiscret dans les rameaux supérieurs de l'aubépine dans laquelle elle était lui fit lever la tête, et sautillante, le cou tendu, les yeux brillants de convoitise, écrasée sur ses pattes pour ne pas être vue, elle découvrit la boule grise du nid de Siffleclair et bondit jusqu'à son niveau.


Les quatre petits becs tendres, jaunes encore, s'ouvraient larges comme de grands compas dans l'attente de la pâture, et le duvet naissant frissonnait sur leurs grosses têtes comme une chevelure rare d'enfantelet, et les petits croupions s'agitaient aussi, et tout le corps vibrait dans l'attente de l'émotion unique, la proie de chenilles et de mouches tombant dans le gouffre du bec.


Maubec, perchée sur une branche de la fourche du nid, scruta les environs de son oeil traître et inquiet, puis, avec une sûreté de rôdeur assassin qui n'en est pas à son coup d'essai, elle choisit parmi la nitée celui des petits dont elle pourrait le plus facilement faire sa victime.


Une grande épine dure et pointue hérissait sur la branche du couchant son dard affilé, c'était là qu'elle ferait son charnier ; l'épine serait le croc où la bouchère de la Combe déchirerait sa proie, et aussitôt, sans hésitation aucune, ni crainte, toute au désir de tuer et de se repaître, sautant dans le nid, piétinant les autres oisillons, elle se campa solidement pour amener sa victime au bord de l'abîme et la suspendre ensuite au poteau d'exécution.


Du bec et du cou, malgré les piaillements de douleur de toute la famille bouleversée, elle pousse et se crispe, le col et les pattes raidis, piétinant les autres, les blessant de ses griffes pointues, et amène le chétif oiselet au bord de la margelle du nid, sur la branche de la fourche qu'elle veut utiliser. Mais l'épine est trop haute et domine la maisonnée. Qu'importe ! La mégère des haies sait s'y prendre. Dans son bec puissant et crochu, les muscles serrés, les pattes crispées, toutes les plumes hérissées dans l'effort, elle soulève par le col tendre et frêle le petit corps presque inerte et l'élève plus haut que le dur croc de bois où elle le fixera ; puis au niveau du gésier, à l'endroit où la peau est plus molle encore, elle enfonce dans la broche terrible le cou de l'oiseau, perçant les chairs et la trachée pulmonaire, tandis que crie et se débat faiblement la petite victime et que les autres petits frères, ignorants de ce qui s'est passé, piaillent éperdument dans le berceau bouleversé.


Pendu à sa potence d'épine, l'oiselet blessé agitait vainement encore ses pauvres ailerons sans plumes et ses pattes sans force quand la bouchère sanglante, lui plantant dans le poitrail le croc dur de sa mandibule supérieure, lui perça le coeur et, l'oeil aux aguets, se mit à dépecer vivement sa victime.


La femelle, à cet instant, arrivait à son nid, brusquement, le bec hérissé de chenilles, et elle vit ce spectacle. Un cri suraigu d'épouvante lui fit lâcher sa proie et appeler au secours de toute sa gorge, en cris rauques et affolés, tandis que la maraudeuse assassine, sûre d'être la plus forte, la regardait méchamment de son oeil faux et, le bec en arrêt, continuait à arracher des morceaux du poitrail ouvert de l'oiselet.


Bientôt, au cri désespéré poussé par la fauvette, le mâle de Siffleclair apparut lui aussi et tous deux affolés, piaillant à pleine gorge, se mirent à tourner, à tourner autour du groupe tragique, n'osant encore dans leur frayeur indescriptible attaquer la détrousseuse de leur maison ni venger leur géniture.


Aux plaintes du couple victime, au signal d'appel et de douleur d'un des membres de la grande famille ailée en butte aux attaques d'un ennemi, tous les passereaux de la haie, un à un ou par couples, arrivèrent à tire-d'aile, ainsi qu'aux heures angoissantes où l'épervier menace de ses serres impitoyables un isolé éperdu.


Nulle fascination n'était à craindre avec celle-là, mais un affolement sans nom les prenait à voir le petit d'un des leurs tué, déchiqueté et saignant, et le buisson du crime fut immédiatement entouré d'une quadruple haie de petits oiseaux voletant et piaillant, injuriant, menaçant ou se lamentant.


Maubec, maintenant repue, commença à craindre une attaque d'ensemble du petit peuple ailé s'exaspérant par degrés. Elle tourna avec inquiétude sa tête au zénith où passait le vol d'un grand oiseau noir. C'était Tiécelin, le vieux corbeau, qui, attiré par ce manège étrange, venait se rendre compte de ce qui se passait, suspectant d'un nouvel assassinat son vieil ennemi le busard. Tout était à craindre avec Tiécelin.


Brusquement, Maubec, s'élevant droit en l'air, s'évada du cercle des assiégeants, et, sans perdre un instant, s'enfonça comme une flèche vers le nord, dans le bosquet de hêtres qui était son lieu de retraite et son séjour habituel, tandis que les oiseaux de la haie, du roitelet à la mésange et les pinsons du village et les rouges-gorges de la forêt voisine venaient voir et piaillaient, piaillaient, fous de douleur, de colère et de peur.


Siffleclair, dans son désarroi, allait du nid au cadavre, ouvrant des yeux ronds, crispant les pattes, les plumes de la tête hérissées, et puis, frémissante, tout d'un coup, elle se jeta éperdument sur son nid, et, sans plus rien dire, couvrit ses petits de ses ailes tremblantes, tandis que le mâle, haletant, voletait et tournoyait alentour du cadavre dépecé de la victime, pendue au-dessus du nid et dont le sang, en gouttelettes rouges, dégouttait encore devant le bec de la mère.


Alors, comme si une pensée commune et un commun effroi eussent saisi simultanément les témoins de ce drame, tous les oisillons qui étaient accourus s'enfuirent aussitôt à tire-d'aile vers leur nid et se jetèrent éperdument sur leurs petits pour les couvrir et les protéger eux aussi.


Lorsque le soleil tomba, ensanglantant l'horizon, pas un chant ne sortit de la Grande Haie, ensevelie, emmurée dans le silence et dans l'horreur de cet assassinat. Et le lendemain, à l'aurore, pas un cri ni un pépiement n'émurent les feuilles frissonnantes dans le vent, mais la famille de la mésange bleue du bout de la haie, qui commençait à sautiller sur les branches, s'enfuit pour ne plus revenir. Le surlendemain, le tarin chanteur du gros chêne emmena ses petits vers les pommiers des vergers, et le petit roitelet aussi s'en alla, et le chardonneret du pommier sauvage, et tous, un à un, partirent en silence.


Et Siffleclair huit jours après, elle aussi, avec ses trois derniers enfants dont les ailes fléchissantes commençaient à s'essayer, fila, fila aussi du lieu maudit où le cadavre déchiqueté, pourrissant et rongé des mouches de son petit sans plumes pendait toujours à son gibet solitaire et terrible.



Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (01.X.1999)

Texte relu par : A. Guézou

Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 7216, 14107 Lisieux cedex

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