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Illustration: Traité des excitants modernes - honoré de balzac Traité des excitants modernes (Version Intégrale)
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Lu par Alain Bernard
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Musique : Rossini : Le Barbier de Séville Largo Al Factotum Edited Licence Musopen


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honoré de balzac

I - LA QUESTION POSÉE
L'Absorption de cinq substances, découvertes depuis environ deux siècles,
et introduites dans l'économie humaine, a pris depuis quelques années des
développements si excessifs, que les sociétés modernes peuvent s'en
trouver modifiées d'une manière inappréciable.
Ces cinq substances sont :
1° L'eau-de-vie ou alcool, base de toutes les liqueurs, dont l'apparition date
des dernières années du règne de Louis XIV, et qui furent inventées pour
réchauffer les glaces de sa vieillesse.
2° Le sucre. Cette substance n'a envahi l'alimentation populaire que
récemment, alors que l'industrie française a su la fabriquer en grandes
quantités et la remettre à son ancien prix, lequel diminuera certes encore,
malgré le fisc, qui la guette pour l'imposer.
3° Le thé, connu depuis une cinquantaine d'années.
4° Le café. Quoique anciennement découvert par les Arabes, l'Europe ne
fit un grand usage de cet excitant que vers le milieu du XVIIe siècle.
5° Le tabac, dont l'usage par la combustion n'est devenu général que depuis
la paix en France.
Examinons d'abord la question, en nous plaçant au point de vue le plus
élevé.
Une portion quelconque de la force humaine est appliquée à la satisfaction
d'un besoin ; il en résulte cette sensation, variable selon les tempéraments
et selon les climats, que nous appelons plaisir. Nos organes sont les
ministres de nos plaisirs. Presque tous ont une destination double : ils
appréhendent des substances, et nous les incorporent, puis les restituent, en
tout ou en partie, sous une forme quelconque, au réservoir commun, la
terre. Ce peu de mots est la chimie de la vie humaine.
Les savants ne mordront point sur cette formule.
Vous ne trouverez pas un sens, et par sens il faut entendre tout son
appareil, qui n'obéisse à cette charte, en quelque région qu'il fasse ses
évolutions.





Tout excès se base sur un plaisir que l'homme veut répéter au-delà des lois
ordinaires promulguées par la nature. Moins la force humaine est occupée,
plus elle tend à l'excès ; la pensée l'y porte irrésistiblement.





I
Pour l'homme social, vivre, c'est se dépenser plus ou moins vite.
Il suit de là que, plus les sociétés sont civilisées et tranquilles, plus elles
s'engagent dans la voie des excès. L'état de paix est un état funeste à
certains individus. Peut-être est-ce là ce qui a fait dire à Napoléon : “ La
guerre est un état naturel. >>, Pour absorber, résorber, décomposer,
s'assimiler, rendre ou recréer quelque substance que ce soit, opérations qui
constituent le mécanisme de tout plaisir sans exception, l'homme envoie sa
force ou une partie de sa force dans celui ou ceux des organes qui sont les
ministres du plaisir affectionné.
La Nature veut que tous les organes participent à la vie dans des
proportions égales ; tandis que la Société développe chez les hommes une
sorte de soif pour tel ou tel plaisir dont la satisfaction porte dans tel ou tel
organe plus de force qu'il ne lui en est dû, et souvent toute la force, les
affluents qui l'entretiennent désertent les organes sevrés en quantités
équivalentes à celles que prennent les organes gourmands. De là les
maladies, et, en définitif, l'abréviation de la vie.
Cette théorie est effrayante de certitude, comme toutes celles qui sont
établies sur les faits, au lieu d'être promulguées a priori. Appelez la vie au
cerveau par des travaux intellectuels constants, la force s'y déploie, elle en
élargit les délicates membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si
bien déserté l'entresol, que l'homme de génie y rencontrera la maladie
décemment nommée frigidité par la médecine. Au rebours, passez-vous
votre vie au pied des divans sur lesquels il y a des femmes infiniment
charmantes, êtes-vous intrépidement amoureux, vous devenez un vrai
cordelier sans froc. L'intelligence est incapable de fonctionner dans les
hautes sphères de la conception. La vraie force est entre ces deux excès.
Quand on mène de front la vie intellectuelle et la vie amoureuse, l'homme
de génie meurt comme sont morts Raphaël et lord Byron. Chaste, on meurt
par excès de travail, aussi bien que par la débauche ; mais ce genre de mort
est extrêmement rare. L'excès du tabac, l'excès du café, l'excès de l'opium
I 4
mort précoce. L'organe, sans cesse irrité, sans cesse nourri, s'hypertrophie :
il prend un volume anormal, souffre, et vicie la machine, qui succombe.
Chacun est maître de soi, suivant la loi moderne ; mais, si les éligibles et
les prolétaires qui lisent ces pages croient ne faire du mal qu'à eux en
fumant comme des remorqueurs ou buvant comme des filexandre, ils se
trompent étrangement ; ils adultèrent la race, abâtardissent la génération,
d'où la ruine des pays. Une génération n'a pas le droit d'en amoindrir une
autre.
Traité des Excitants Modernes
I





 





II
L'alimentation est la génération.
Faites graver cet axiome en lettres d'or dans vos salles à manger. Il est
étrange que Brillat-Savarin, après avoir demandé à la science d'augmenter
la nomenclature des sens, du sens génétique, ait oublié de remarquer la
liaison qui existe entre les produits de l'homme et les substances qui
peuvent changer les conditions de sa vitalité. Avec quel plaisir n'aurais-je
pas lu chez lui cet autre axiome :
II
La marée donne des filles, la boucherie fait les garçons.
Les destinées d'un peuple dépendent et de sa nourriture et de son régime.
L'eau-de-vie a tué les races indiennes. J'appelle la Russie une autocratie
soutenue par l'alcool. Qui sait si l'abus du chocolat n'est pas entré pour
quelque chose dans l'avilissement de la nation espagnole, qui, au moment
de la découverte du chocolat, allait recommencer l'Empire romain ? Le
tabac a déjà fait justice des Turcs, des Hollandais, et menace l'Allemagne.
Aucun de nos hommes d'État, qui sont généralement plus occupés
d'eux-mêmes que de la chose publique, à moins qu'on ne regarde leurs
vanités, leurs maîtresses et leurs capitaux comme des choses publiques, ne
sait où va la France par ses excès de tabac, par l'emploi du sucre, de la
pomme de terre substituée au blé, de l'eau-de-vie, etc.
Voyez quelle différence dans la coloration, dans le galbe des grands
hommes actuels et de ceux des siècles passés, lesquels résument toujours
les générations et les moeurs de leur époque ! Combien voyons-nous
avorter aujourd'hui de talents en tout genre, lassés après une première
oeuvre maladive ? Nos pères sont les auteurs des volontés mesquines du
temps actuel.
Voici le résultat d'une expérience faite à Londres, dont la vérité m'a été
garantie par deux personnes dignes de foi, un savant et un homme
politique, et qui domine les questions que nous allons traiter.
Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés
à mort, auxquels on a donné l'option ou d'être pendus suivant la formule
usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement l'un de thé, l'autre de café,
l'autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature
que ce fût, ni de boire d'autres liquides. Les drôles ont accepté.
Peut-être tout condamné en eût-il fait autant. Comme chaque aliment
offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort.
L'homme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois. L'homme qui a
vécu de café a duré deux ans.
L'homme qui a vécu de thé n'a succombé qu'après trois ans.
Je soupçonne la Compagnie des Indes d'avoir sollicité l'expérience dans les
intérêts de son commerce.
L'homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré
par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la
monarchie espagnole.
L'homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l'eût
calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l'a proposé, mais l'expérience
a paru contraire à l'immortalité de l'âme.
L'homme au thé est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de
consomption, à l'état de lanterne : on voyait clair à travers son corps ; un
philanthrope a pu lire le limes, une lumière ayant été placée derrière le
corps. La décence anglaise n'a pas permis un essai plus original. Je ne puis
m'empêcher de faire observer combien il est philanthropique d'utiliser le
condamné à mort au lieu de le guillotiner brutalement. On emploie déjà
l'adipocire des amphithéâtres à faire de la bougie, nous ne devons pas nous
arrêter en si beau chemin.
Que les condamnés soient donc livrés aux savants au lieu d'être livrés au
bourreau.
Une autre expérience a été faite en France relativement au sucre.
M. Magendie a nourri des chiens exclusivement de sucre ; les affreux
résultats de son expérience ont été publiés, ainsi que le genre de mort de
ces intéressants amis de l'homme, dont ils partagent les vices (les chiens
sont joueurs) ; mais ces résultats ne prouvent encore rien par rapport à
nous.





II - DE L'EAU-DE-VIE
Le raisin a révélé le premier les lois de la fermentation, nouvelle action qui
s'opère entre ses éléments par l'influence atmosphérique, et d'où provient
une combinaison contenant l'alcool obtenu par la distillation, et que,
depuis, la chimie a trouvé dans beaucoup de produits botaniques. Le vin, le
produit immédiat, est le plus ancien des excitants : à tout seigneur, tout
honneur, il passera le premier. D'ailleurs, son esprit est celui de tous
aujourd'hui qui tue le plus de monde. On s'est effrayé du choléra.
L'eau-de-vie est un bien autre fléau !
Quel est le flâneur qui n'a pas observé aux environs de la grande halle, à
Paris, cette tapisserie humaine que forment, entre deux et cinq heures du
matin, les habitués mâles et femelles des distillateurs, dont les ignobles
boutiques sont bien loin des palais construits à Londres pour les
consommateurs qui viennent s'y consommer, mais où les résultats sont les
mêmes ?
Tapisserie est le mot. Les haillons et les visages sont si bien en harmonie,
que vous ne savez où finit le haillon, où commence la chair, où est le
bonnet, où se dresse le nez ; la figure est souvent plus sale que le lambeau
de linge que vous apercevez en analysant ces monstrueux personnages
rabougris, creusés, étiolés, blanchis, bleuis, tordus par l'eau-de-vie. Nous
devons à ces hommes ce frai ignoble qui dépérit ou qui produit l'effroyable
gamin de Paris. De ces comptoirs procèdent ces êtres chétifs qui
composent la population ouvrière. La plupart des filles de Paris sont
décimées par l'abus des liqueurs fortes.
Comme observateur, il était indigne de moi d'ignorer les effets de l'ivresse.
Je devais étudier les jouissances qui séduisent Je peuple, et qui ont séduit,
disons-le, Byron après Sheridan, et tutti quanti. La chose était difficile. En
qualité de buveur d'eau, préparé peut-être à cet assaut par la longue
habitude du café, le vin n'a pas la moindre prise sur moi, quelque quantité
que ma capacité gastrique me permette d'absorber. Je suis un coûteux
convive. Ce fait, connu d'un de mes amis, lui inspira le désir de vaincre cette virginité. Je n'avais jamais fumé. Sa future victoire fut assise sur ces
autres prémices à offrir diis ignotis.
Donc, par un jour d'Italiens, en l'an 1822, mon ami me défia, dans l'espoir
de me faire oublier la musique de Rossini, la Cinti, Levasseur, Bordogni, la
Pasta, sur un divan qu'il lorgna dès le dessert, et où ce fut lui qui se coucha.
Dix-sept bouteilles vides assistaient à sa défaite. Comme il m'avait obligé
de fumer deux cigares, le tabac eut une action dont je m'aperçus en
descendant l'escalier. Je trouvai les marches composées d'une matière
molle ; mais je montai glorieusement en voiture, assez raisonnablement
droit, grave, et peu disposé à parler. Là, je crus être dans une fournaise, je
baissai une glace, l'air acheva de me taper, expression technique des
ivrognes. Je trouvais un vague étonnant dans la nature. Les marches de
l'escalier des Bouffons me parurent encore plus molles que les autres ;
mais je pris sans aucune mésaventure ma place au balcon. Je n'aurais pas
alors osé affirmer que je fusse à Paris, au milieu d'une éblouissante société
dont je ne distinguais encore ni les toilettes ni les figures. Mon âme était
grise. Ce que j'entendais de l'ouverture de La Gazza équivalait aux sons
fantastiques qui, des cieux, tombent dans l'oreille d'une femme en extase.
Les phrases musicales me parvenaient à travers des nuages brillants,
dépouillées de tout ce que les hommes mettent d'imparfait dans leurs
oeuvres, pleines de ce que le sentiment de l'artiste y imprime de divin.
L'orchestre m'apparaissait comme un vaste instrument où il se faisait un
travail quelconque dont je ne pouvais saisir ni le mouvement ni le
mécanisme, n'y voyant que fort confusément les manches de basses, les
archets remuants, les courbes d'or des trombones, les clarinettes, les
lumières, mais point d'hommes. Seulement une ou deux têtes poudrées,
immobiles, et deux figures enflées, toutes grimaçantes, qui m'inquiétaient.
Je sommeillais à demi.
“ Ce monsieur sent le vin ”, dit à voix basse une dame dont le chapeau
effleurait souvent ma joue, et que, à mon insu, ma joue allait effleurer.
J'avoue que je fus piqué.
“ Non, madame, répondis-je, je sens la musique. ” Je sortis, me tenant
remarquablement droit ; mais calme et froid comme un homme qui, n'étant
pas apprécié, se retire en donnant à ses critiques la crainte d'avoir molesté
quelque génie supérieur. Pour prouver à cette dame que j'étais incapable de boire outre mesure, et que ma senteur devait être un accident tout à fait
étranger à mes moeurs, je préméditai de me rendre dans la loge de Mme la
duchesse de... (gardons-lui le secret), dont j'aperçus la belle tête si
singulièrement encadrée de plumes et de dentelles, que je fus
irrésistiblement attiré vers elle par le désir de vérifier si cette inconcevable
coiffure était vraie, ou due à quelque fantaisie de l'optique particulière dont
j'étais doué pour quelques heures. Quand je serai là, pensais-je, entre cette
dame si élégante, et son amie si minaudière, si bégueule, personne ne me
soupçonnera d'être entre deux vins, et l'on se dira que je dois être quelque
homme considérable entre deux femmes.
Mais j'étais encore errant dans les interminables corridors du
Théâtre-Italien, sans avoir pu trouver la porte damnée de cette loge,
lorsque la foule, sortant après le spectacle, me colla contre un mur. Cette
soirée fut certes une des plus poétiques de ma vie. À aucune époque je n'ai
vu autant de plumes, autant de dentelles, autant de jolies femmes, autant de
petites vitres ovales par lesquelles les curieux et les amants examinent le
contenu d'une loge. Jamais je n'ai déployé autant d'énergie, ni montré
autant de caractère, je pourrais même dire d'entêtement, n'était le respect
que l'on se doit à soi-même. La ténacité du roi Guillaume de Hollande n'est
rien dans la question belge, en comparaison de la persévérance que j'ai eue
à me hausser sur la pointe des pieds et à conserver un agréable sourire.
Cependant, j'eus des accès de colère, je pleurai parfois. Cette faiblesse me
place au-dessous du roi de Hollande. Puis j'étais tourmenté par des idées
affreuses en songeant à tout ce que cette dame avait le droit de penser de
moi, si je ne reparaissais pas entre la duchesse et son amie ; mais je me
consolais en méprisant le genre humain tout entier. J'avais tort néanmoins.
Il y avait, ce soir-là, bonne compagnie aux Bouffons. Chacun y fut plein
d'attentions pour moi et se dérangea pour me laisser passer. Enfin, une fort
jolie dame me donna le bras pour sortir. Je dus cette politesse à la haute
considération que me témoigna Rossini, qui me dit quelques mots flatteurs
dont je ne me souviens pas, mais qui durent être éminemment spirituels :
sa conversation vaut sa musique.
Cette femme était, je crois, une duchesse, ou peut-être une ouvreuse. Ma
mémoire est si confuse, que je crois plus à l'ouvreuse qu'à la duchesse.
Cependant, elle avait des plumes et des dentelles ! Toujours des plumes et toujours des dentelles ! Bref je me trouvai dans ma voiture, par la raison
superlative que mon cocher avait avec moi une similitude qui me navra, et
qu'il était endormi seul sur la place des Italiens. Il pleuvait à torrents, je ne
me souviens pas d'avoir reçu une goutte de pluie. Pour la première fois de
ma vie, je goûtai l'un des plaisirs les plus vifs, les plus fantasques du
monde, extase indescriptible, les délices qu'on éprouve à traverser Paris à
onze heures et demie du soir, emporté rapidement au milieu des réverbères,
en voyant passer des myriades de magasins, de lumières, d'enseignes, de
figures, de groupes, de femmes sous des parapluies, d'angles de rues
fantastiquement illuminées, de places noires, en observant, à travers les
rayures de l'averse, mille choses que l'on a une fausse idée d'avoir aperçues
quelque part, en plein jour. Et toujours des plumes ! et toujours des
dentelles ! même dans les boutiques de pâtisserie.
J'ai dès lors très bien conçu le plaisir de l'ivresse.
L'ivresse jette un voile sur la vie réelle, elle éteint la connaissance des
peines et des chagrins, elle permet de déposer le fardeau de la pensée. L'on
comprend alors comment de grands génies ont pu s'en servir, et pourquoi
le peuple s'y adonne. Au lieu d'activer le cerveau, le vin l'hébète. Loin
d'exciter les réactions de l'estomac vers les forces cérébrales, le vin, après
la valeur d'une bouteille absorbée, a obscurci les papilles, les conduits sont
saturés, le goût ne fonctionne plus, et il est impossible au buveur de
distinguer la finesse des liquides servis. Les alcools sont absorbés, et
passent en partie dans le sang. Donc, inscrivez cet axiome dans votre
mémoire :
L'ivresse est un empoisonnement momentané.
Aussi, par le retour constant de ces empoisonnements, l'alcoolâtre finit-il
par changer la nature de son sang ; il en altère le mouvement en lui
enlevant ses principes ou en les dénaturant, et il se fait chez lui un si grand
trouble, que la plupart des ivrognes perdent les facultés génératives ou les
vicient de telle sorte qu'ils donnent naissance à des hydrocéphales.
N'oubliez pas de constater chez le buveur l'action d'une soif dévorante le
lendemain, et souvent à la fin de son orgie. Cette soif, évidemment
produite par l'emploi des sucs gastriques et des éléments de la salivation
occupés à leur centre, pourra servir à démontrer la justesse de nos
conclusions.
IV
III - DU CAFÉ
Sur cette matière, Brillat-Savarin est loin d'être complet. Je puis ajouter
quelque chose à ce qu'il dit sur le café, dont je fais usage de manière à
pouvoir en observer les effets sur une grande échelle. Le café est un
torréfiant intérieur. Beaucoup de gens accordent au café le pouvoir de
donner de l'esprit ; mais tout le monde a pu vérifier que les ennuyeux
ennuient bien davantage après en avoir pris. Enfin, quoique les épiciers
soient ouverts à Paris jusqu'à minuit, certains auteurs n'en deviennent pas
plus spirituels.
Comme l'a fort bien observé Brillat-Savarin, le café met en mouvement le
sang, en fait jaillir les esprits moteurs ; excitation qui précipite la digestion,
chasse le sommeil, et permet d'entretenir pendant un peu plus longtemps
l'exercice des facultés cérébrales.
Je me permets de modifier cet article de Brillat-Savarin par des
expériences personnelles et les observations de quelques grands esprits.
Le café agit sur le diaphragme et les plexus de l'estomac, d'où il gagne le
cerveau par des irradiations inappréciables et qui échappent à toute
analyse ; néanmoins, on peut présumer que le fluide nerveux est le
conducteur de l'électricité que dégage cette substance qu'elle trouve ou met
en action chez nous. Son pouvoir n'est ni constant ni absolu. Rossini a
éprouvé sur lui-même les effets que j'avais déjà observés sur moi.
“ Le café, m'a-t-il dit, est une affaire de quinze ou vingt jours ; le temps
fort heureusement de faire un opéra. ” Le fait est vrai. Mais le temps
pendant lequel on jouit des bienfaits du café peut s'étendre. Cette science
est trop nécessaire à beaucoup de personnes pour ne pas décrire la manière
d'en obtenir les fruits précieux.
Vous tous, illustres chandelles humaines, qui vous consumez par la tête,
approchez et écoutez l'Évangile de la veille et du travail intellectuel !
1° Le café concassé à la turque a plus de saveur que le café moulu dans un
moulin.
Dans beaucoup de choses mécaniques relatives à l'exploitation des jouissances, les Orientaux l'emportent de beaucoup sur les Européens : leur
génie, observateur à la manière des crapauds, qui demeurent des années
entières dans leurs trous en tenant leurs yeux d'or ouverts sur la nature
comme deux soleils, leur a révélé par le fait ce que la science démontre par
l'analyse. Le principe délétère du café est le tannin, substance maligne que
les chimistes n'ont pas encore assez étudiée. Quand les membranes de
l'estomac sont tannées, ou quand l'action du tannin particulier au café les a
hébétées par un usage trop fréquent, elles se refusent aux contractions
violentes que les travailleurs recherchent. De là des désordres graves si
l'amateur continue. Il y à un homme à Londres que l'usage immodéré du
café a tordu comme ces vieux goutteux noués. J'ai connu un graveur de
Paris qui a été cinq ans à se guérir de l'état où l'avait mis son amour pour le
café. Enfin, dernièrement, un artiste, Chenavard, est mort brûlé.
Il entrait dans un café comme un ouvrier entre au cabaret, à tout moment.
Les amateurs procèdent comme dans toutes les passions ; ils vont d'un
degré à l'autre, et, comme chez Nicolet, de plus fort en plus fort jusqu'à
l'abus. En concassant le café, vous le pulvérisez en molécules de formes
bizarres qui retiennent le tannin et dégagent seulement l'arôme. Voilà
pourquoi les Italiens, les Vénitiens, les Grecs et les Turcs peuvent boire
incessamment sans danger du café que les Français traitent de cafiot, mot
de mépris. Voltaire prenait de ce café-là.
Retenez donc ceci. Le café a deux éléments : l'un, la matière extractive,
que l'eau chaude ou froide dissout, et dissout vite, lequel est le conducteur
de l'arôme ; l'autre, qui est le tannin, résiste davantage à l'eau, et
n'abandonne le tissa aréolaire qu'avec lenteur et peine. D'où cet axiome :





Laisser l'eau bouillante, surtout longtemps, en contact avec le café, et une
hérésie ; le préparer avec de l'eau de marc, c'est soumettre son estomac et
ses organes au tannage.
2° En supposant le café traité par l'immortelle cafetière à la de Belloy et
non pas du Belloy (celui aux méditations de qui nous devons cette méthode
était le cousin du cardinal, et, comme lui, de la famille très ancienne et très
illustre des marquis de Belloy), le café a plus de vertu par l'infusion à froid
que par l'infusion d'eau bouillante ; ce qui est une seconde manière de
graduer ses effets.
En moulant le café, vous dégagez à la fois l'arôme et le tannin ; vous flattez
le goût et vous stimulez les plexus, qui réagissent sur les mille capsules du
cerveau.
Ainsi, voici deux degrés : le café concassé à la turque, le café moulu.
3° De la quantité de café mis dans le récipient supérieur, du plus ou moins
de foulage et du plus ou moins d'eau, dépend la force du café ; ce qui
constitue la troisième manière de traiter le café.
Ainsi, pendant un temps plus ou moins long, une ou deux semaines au
plus, vous pouvez obtenir l'excitation avec une, puis deux tasses de café
concassé d'une abondance graduée, infusé à l'eau bouillante.
Pendant une autre semaine, par l'infusion à froid, par la mouture du café,
par le foulage de la poudre et par la diminution de l'eau, vous obtenez
encore la même dose de force cérébrale.
Quand vous avez atteint le plus grand foulage et le mois d'eau possible,
vous doublez la dose en prenant deux tasses ; puis quelques tempéraments
vigoureux arrivent à trois tasses. On peut encore aller ainsi quelques jours
de plus.
Enfin, j'ai découvert une horrible et cruelle méthode, que je ne conseille
qu'aux hommes d'une excessive vigueur, à cheveux noirs et durs, à peau mélangée d'ocre et de vermillon, à mains carrées, à jambes en forme de
balustres comme ceux de la place Louis-XV.
Il s'agit de l'emploi du café moulu, foulé, froid et anhydre (mot chimique
qui signifie peu d'eau ou sans eau) pris à jeun. Ce café tombe dans votre
estomac, qui, vous le savez par Brillat-Savarin, est un sac velouté à
l'intérieur et tapissé de suçoirs et de papilles ; il n'y trouve rien, il s'attaque
à cette délicate et voluptueuse doublure, il devient une sorte d'aliment qui
veut ses sucs, il les tord, il les sollicite comme une pythonisse appelle son
dieu, il malmène ces jolies parois comme un charretier qui brutalise de
jeunes chevaux ; les plexus s'enflamment, ils flambent et font aller leurs
étincelles jusqu'au cerveau. Dès lors, tout s'agite : les idées s'ébranlent
comme les bataillons de la grande armée sur le terrain d'une bataille, et la
bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes
déployées ; la cavalerie légère des comparaisons se développe par un
magnifique galop ; l'artillerie de la logique accourt avec son train et ses
gargousses ; les traits d'esprit arrivent en tirailleurs ; les figures se
dressent ; le papier se couvre d'encre, car la veille commence et finit par
des torrents d'eau noire, comme la bataille par sa poudre noire. J'ai
conseillé ce breuvage ainsi pris à un de mes amis, qui voulait absolument
faire un travail promis pour le lendemain : il s'est cru empoisonné, il s'est
recouché, il a gardé le lit comme une mariée. Il était grand, blond, cheveux
rares ; un estomac de papier mâché, mince. Il y avait de ma part manque
d'observation.
Quand vous êtes arrivé au café pris à jeun avec les émulsions superlatives,
et que vous l'avez épuisé, si vous vous avisiez de continuer, vous
tomberiez dans d'horribles sueurs, des faiblesses nerveuses, des
somnolences. Je ne sais pas ce qui arriverait : la sage nature m'a conseillé
de m'abstenir, attendu que je ne suis pas condamné à une mort immédiate.
On doit se mettre alors aux préparations lactées, au régime du poulet et des
viandes blanches ; enfin détendre la harpe, et rentrer dans la vie flâneuse,
voyageuse, niaise et cryptogamique des bourgeois retirés.
L'état où vous met le café pris à jeun dans les conditions magistrales,
produit une sorte de vivacité nerveuse qui ressemble à celle de la colère : le
verbe s'élève, les gestes expriment une impatience maladive ; on veut que
tout aille comme trottent les idées ; on est braque, rageur pour des riens ;on arrive à ce variable caractère du poète tant accusé par les épiciers ; on
prête à autrui la lucidité dont on jouit. Un homme d'esprit doit alors se bien
garder de se montrer où de se laisser approcher. J'ai découvert ce singulier
état par certains hasards qui me faisaient perdre sans travail l'exaltation que
je me procurais. Des amis, chez qui je me trouvais à la campagne, me
voyaient hargneux et disputailleur, de mauvaise foi dans la discussion. Le
lendemain, je reconnaissais mes torts, et nous en cherchions la cause. Mes
amis étaient des savants du. premier ordre, nous l'eûmes bientôt trouvée :
le café voulait une proie.
Non seulement ces observations sont vraies et ne subissent d'autres
changements que ceux qui résultent des différentes idiosyncrasies, mais
elles concordent avec les expériences de plusieurs praticiens, au nombre
desquels est l'illustre Rossini, l'un des hommes qui ont le plus étudié les
lois du goût, un héros digne de Brillat-Savarin.
OBSERVATION. - Chez quelques natures faibles, le café produit au
cerveau une congestion sans danger ; au lieu de se sentir activées, ces
personnes éprouvent de la somnolence, et disent que le café les fait dormir.
Ces gens peuvent avoir des jambes de cerf, des estomacs d'autruche, mais
ils sont mal outillés pour les travaux de la pensée. Deux jeunes voyageurs,
MM. Combes et Tamisier, ont trouvé les Abyssiniens généralement
impuissants : les deux voyageurs n'hésitent pas à regarder l'abus du café,
que les Abyssiniens poussent au dernier degré, comme la cause de cette
disgrâce. Si ce livre passe en Angleterre, le gouvernement anglais est prié
de résoudre cette grave question sur le premier condamné qu'il aura sous la
main, pourvu que ce ne soit ni une femme ni un vieillard.
Le thé contient également du tannin, mais le sien a des vertus narcotiques,
il ne s'adresse pas au cerveau ; il agit sur les plexus seulement et sur les
intestins qui absorbent plus spécialement et plus rapidement les substances
narcotiques. Jusque aujourd'hui la manière de le préparer est absolue. Je ne
sais pas jusqu'à quel point la quantité d'eau que les buveurs de thé
précipitent dans leur estomac doit être comptée dans l'effet obtenu. Si
l'expérience anglaise est vraie, il donnerait la morale anglaise, les miss aux
teints blafards, les hypocrisies et les médisances anglaises ; ce qui est
certain, c'est qu'il ne gâte pas moins la femme au moral qu'au physique. Là
où les femmes boivent du thé, l'amour est vicié dans son principe ; ellessont pâles, maladives, parleuses, ennuyeuses, prêcheuses. Pour quelques
organisations fortes, le thé fort et pris à grandes doses procure une
irritation qui verse des trésors de mélancolie ; il occasionne des rêves, mais
moins puissants que ceux de l'opium, car cette fantasmagorie se passe dans
une atmosphère grise et vaporeuse. Les idées sont douces autant que le
sont les femmes blondes. Votre état n'est pas le sommeil de plomb qui
distingue les belles organisations fatiguées, mais une somnolence indicible
qui rappelle les rêvasseries du matin. L'excès du café, comme celui du thé,
produit une grande sécheresse dans la peau, qui devient brûlante. Le café
met souvent en sueur et donne une violente soif. Chez ceux qui arrivent à
l'abus, la salivation est épaisse et presque supprimée.
Traité des Excitants Modernes
V
IV - DU TABAC
Je n'ai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier ; d'abord cet excès est
le dernier venu, puis il triomphe de tous les autres.
La nature a mis des bornes à nos plaisirs. Dieu me garde de taxer ici les
vertus militantes de l'amour, et d'effaroucher d'honorables susceptibilités ;
mais il est extrêmement avéré qu'Hercule doit sa célébrité à son douzième
travail, généralement regardé comme fabuleux ; aujourd'hui que les
femmes sont beaucoup plus tourmentées par la fumée des cigares que par
le feu de l'amour. Quant au sucre, le dégoût arrive promptement chez tous
les êtres, même chez les enfants. Quant aux liqueurs fortes, l'abus donne à
peine deux ans d'existence ; celui du café procure des maladies qui ne
permettent pas d'en continuer l'usage. Au contraire, l'homme croit pouvoir
fumer indéfiniment. Erreur, Broussais, qui fumait beaucoup, était taillé en
Hercule ; il devait, sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine ;
il est mort dernièrement à la fleur de l'âge, relativement à sa construction
cyclopéenne. Enfin un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangrené, et,
comme l'ablation a paru justement impossible, il est mort.
Il est inouï que Brillat-Savarin, qui en prenant pour titre de son ouvrage
Physiologie du goût, et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans
ses jouissances les fosses nasales et palatiales, ait oublié le chapitre du
tabac.
Le tabac se consomme aujourd'hui par la bouche après avoir été longtemps
pris par le nez : il affecte les doubles organes merveilleusement constatés
chez nous par Brillat-Savarin : le palais, ses adhérences, et les fosses
nasales. Au temps où l'illustre professeur composa son livre, le tabac
n'avait pas, à la vérité, envahi la société française dans toutes ses parties
comme aujourd'hui. Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre qu'en
fumée, et maintenant le cigare infeste l'état social. On ne s'était jamais
douté des jouissances que devait procurer l'état de cheminée.
Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges sensibles ; il amène chez
la plupart des néophytes une salivation excessive, et souvent des nauséesqui produisent des vomissements. Malgré ces avis de la nature irritée, le
tabacolâtre persiste, il s'habitue. Ce dur apprentissage dure quelquefois
plusieurs mois. Le fumeur finit par vaincre à la façon de Mithridate, et il
entre dans un paradis. De quel autre nom appeler les effets du tabac fumé ?
Entre le pain et du tabac à fumer, le pauvre n'hésite point ; le jeune homme
sans le sou qui use ses bottes sur l'asphalte des boulevards, et dont la
maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre ; le bandit de Corse que
vous trouvez dans les rochers inaccessibles ou sur une plage que son oeil
peut surveiller, vous offre de tuer votre ennemi pour une livre de tabac.
Des hommes d'une immense portée avouent que les cigares les consolent
des plus grandes adversités. Entre une femme adorée et le cigare, un dandy
n'hésiterait pas plus à la quitter que le forçat à rester au bagne s'il devait y
avoir du tabac à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir que le roi des
rois aurait payé de la moitié de son empire, et qui surtout est le plaisir des
malheureux ? Ce plaisir, je le niais, et l'on me devait cet axiome :Fumer un cigare, c'est fumer du feu.
Je dois à George Sand la clef de ce trésor ; mais je n'admets que le houka
de l'Inde ou le narguilé de la Perse. En fait de jouissances matérielles, les
Orientaux nous sont décidément supérieurs.
Le houka, comme le narguilé, est un appareil très élégant ; il offre aux
yeux des formes inquiétantes et bizarres qui donnent une sorte de
supériorité aristocratique à celui qui s'en sert aux yeux d'un bourgeois
étonné. C'est un réservoir, ventru comme un pot du Japon, lequel supporte
une espèce de godet en terre cuite où se brûle le tabac, le patchouli, les
substances dont vous aspirez la fumée, car on peut fumer plusieurs
produits botaniques, tous plus divertissants les uns que les autres. La
fumée passe par de longs tuyaux en cuir de plusieurs aunes, garnis de soie,
de fil d'argent, et dont le bec plonge dans le vase au dessus de l'eau
parfumée qu'il contient, et dans laquelle trempe le tuyau qui descend de la
cheminée supérieure. Votre aspiration tire la fumée, contrainte à traverser
l'eau pour venir à vous par l'horreur que le vide cause à la nature. En
passant par cette eau, la fumée s'y dépouille de son empyreume, elle s'y
rafraîchit, s'y parfume sans perdre les qualités essentielles que produit Ii
carbonisation de la plante, elle se subtilise dans les spirales du cuir, et vous
arrive au palais, pure et parfumée. EIIe s'étale sur vos papilles, elle les
sature, et monte au cerveau, comme des prières mélodieuses et embaumées
vers la Divinité. Vous êtes couché sur un divan, vous êtes occupé sans rien
faire, vous pensez sans fatigue, vous vous grisez sans boire, sans dégoût,
sans les retours sirupeux du vin de Champagne, sans les fatigues nerveuses
du. café. Votre cerveau acquiert des facultés nouvelles, vous ne sentez plus
la calotte osseuse et pesante de votre crâne, vous volez à pleines ailes dans
le monde de la fantaisie, vous attrapez vos papillonnants délires, commeun enfant armé d'une gaze qui courrait dans une prairie divine après des
libellules, et vous les voyez sous leur forme idéale, ce qui vous dispose à la
réalisation. Les plus belles espérances passent et repassent, non plus en
illusions, elles ont pris un corps, et bondissent comme autant de Taglioni,
avec quelle grâce ! vous le savez, fumeurs ! Ce spectacle embellit la
nature, toutes les difficultés de la vie disparaissent, la vie est légère,
l'intelligence est claire, la grise atmosphère de la pensée devient bleue ;
mais, effet bizarre, la toile de cet opéra tombe quand s'éteint le houka, le
cigare ou la pipe. Cette excessive jouissance, à quel prix l'avez-vous
conquise ? Examinons. Cet examen s'applique également aux effets
passagers produits par l'eau-de-vie et le café.
Le fumeur à supprimé la salivation. S'il ne l'a pas supprimée, il en a changé
les conditions, en la convertissant en une sorte d'excrétion plus épaisse.
Enfin, s'il n'opère aucune espèce de sputation, il a engorgé les vaisseaux, il
en a bouché ou anéanti les suçoirs, les déversoirs, papilles ingénieuses dont
l'admirable mécanisme est dans le domaine du microscope de Raspail, et
desquels j'attends la description, qui me semble d'une urgente utilité.
Demeurons sur ce terrain. Le mouvement des différentes mucosités,
merveilleuse pulpe placée entre le sang et les nerfs, est l'une des
circulations humaines les plus habilement composées par le grand faiseur
d'horloges auquel nous devons cette ingénieuse plaisanterie appelée
l'Humanité. Intermédiaires entre le sang et son produit quintessenciel, sur
lequel repose l'avenir du genre humain, ces mucosités sont si essentielles à
l'harmonie intérieure de notre machine, que, dans les violentes émotions, il
s'en fait en nous un rappel violent pour soutenir leur choc à quelque centre
inconnu. Enfin, la vie en a si soif, que tous ceux qui se sont mis dans de
grandes colères peuvent se souvenir du dessèchement soudain de leur
gosier, de l'épaississement de leur salive et de la lenteur avec laquelle elle
revient à son état normal. Ce fait m'avait si violemment frappé, que j'ai
voulu le vérifier dans la sphère des plus horribles émotions. J'ai négocié
longtemps à l'avance la faveur de dîner avec des personnes que des raisons
publiques éloignent de la société ; le chef de la police de sûreté et
l'exécuteur des hautes oeuvres de la cour royale de Paris, tous deux
d'ailleurs citoyens, électeurs, et pouvant jouir des droits civiques comme
tous les autres Français. Le célèbre chef de la police de sûreté me donna
Traité des Excitants Modernes
pour un fait sans exception que tous les criminels qu'il avait arrêtés sont
demeurés entre une et quatre semaines avant d'avoir recouvré la faculté de
saliver. Les assassins étaient ceux qui la recouvraient le plus tard.
l'exécuteur des hautes oeuvres n'avait jamais vu d'hermine cracher en allant
au supplice, ni depuis ; le pendant qu'il lui faisait la toilette.
Qu'il nous soit permis de rapporter un fait que nous tenons du commandant
même sur le vaisseau de qui l'expérience a eu lieu, et qui corrobore notre
argumentation.
Sur une frégate du roi, avant la Révolution, en pleine mer, il y eut un vol
commis. Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères
perquisitions, malgré l'habitude d'observer les moindres détails de la vie en
commun qui se mène sur un vaisseau, ni les officiers ni les matelots ne
purent découvrir l'auteur du vol. Ce fait devint l'occupation de tout
l'équipage. Quand le capitaine et son état-major eurent désespéré de faire
justice, le contremaître dit au commandant :
“ Demain matin, je trouverai le voleur. Grand étonnement.
Le lendemain, le contremaître fait ranger l'équipage sur le gaillard en
annonçant qu'il va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de
tendre la main, et lui distribue une petite quantité de farine. Il passe la
revue en commandant à chaque homme de faire une boulette avec la farine
en y mêlant de la salive. Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette,
faute de salive.
“ Voilà le coupable ”, dit-il au capitaine.
Le contremaître ne s'était pas trompé.
Ces observations et ces faits indiquent le prix qu'attache la nature à la
mucosité prise dans son ensemble, qui déverse son trop-plein dans les
organes du goût, et qui constitue essentiellement les sucs gastriques, ces
habiles chimistes, le désespoir de nos laboratoires. La médecine vous dira
que les maladies les plus graves, les plus longues, les plus brutales à leur
début, sont celles que produisent les inflammations des membranes
muqueuses. Enfin le coryza, vulgairement nommé rhume de cerveau, ôte
pendant quelques jours les facultés les plus précieuses, et n'est cependant
qu'une légère irritation des muqueuses nasales et cérébrales.
De toute manière, le fumeur gêne cette circulation, en supprimant son
déversoir, en éteignant l'action des papilles, ou leur faisant absorber dessucs obturateurs.
Aussi, pendant tout le temps que dure son travail, le fumeur est-il presque
hébété. Les peuples fumeurs, comme les Hollandais, qui ont fumé les
premiers en Europe, sont essentiellement apathiques et mous ; la Hollande
n'a aucun excédent de population. La nourriture ichtyophagique à laquelle
elle est vouée, l'usage des salaisons, et un certain vin de Touraine
fortement alcoolisé, le vin de Vouvray, combattent un peu les influences
du tabac ; mais la Hollande appartiendra toujours à qui voudra la prendre ;
elle n'existe que par la jalousie des autres cabinets, qui ne la laisseraient
pas devenir française. Enfin le tabac, fumé ou chiqué, a des effets locaux
dignes de remarque. L'émail des dents se corrode, les gencives se
tuméfient et sécrètent un pus qui se mêle aux aliments et altère la salive.
Les Turcs, qui font un usage immodéré du tabac, tout en l'affaiblissant par
des lessivages, sont épuisés de bonne heure. Comme il est peu de Turcs
assez riches pour posséder ces fameux sérails où ils pourraient abuser de
leur jeunesse, on doit admettre que le tabac, l'opium et le café, trois agents
d'excitations semblables, sont les causes capitales de la cessation des
facultés génératives chez eux, où un homme de trente ans équivaut à un
Européen de cinquante ans.
La question du climat est peu de chose : les latitudes comparées donnent
une trop faible différence. Or, la faculté de générer est le criterium de la
vitalité, et cette faculté est intimement liée à l'état de la mucosité.
Sous ce rapport, je sais le secret d'une expérience, que je publie dans
l'intérêt de la science et du pays.
Une très aimable femme, qui n'aimait son mari que loin d'elle, cas
excessivement rare et nécessairement remarqué, ne savait comment
l'éloigner sous l'empire du code. Ce mari était un ancien marin qui fumait
comme un pyroscaphe. Elle observa les mouvements de l'amour, et acquit
la preuve qu'aux jours où, par des circonstances quelconques, son mari
consommait moins de cigares, il était, comme disent les prudes, plus
empressé. Elle continua ses observations, et trouva une corrélation positive
entre les silences de l'amour et la consommation du tabac. Cinquante
cigares ou cigarettes (il allait jusque-là) fumés, lui valaient une tranquillité
d'autant plus recherchée que le marin appartenait à la race perdue des
chevaliers de l'Ancien Régime. Enchantée de sa découverte, elle lui permitde chiquer, habitude dont il lui avait fait le sacrifice. Au bout de trois ans
de chique, de pipes, de cigares et de cigarettes combinés, elle devint une
des femmes les plus heureuses du royaume. Elle avait le mari sans le
mariage. - La chique nous donne raison de nos hommes, me disait un
capitaine de vaisseau très remarquable par son génie d'observation.





V - CONCLUSIONS
La régie fera sans doute contredire ces observations sur les excitants
qu'elle a imposés ; mais elles sont fondées, et j'ose avancer que la pipe
entre pour beaucoup dans la tranquillité de l'Allemagne ; elle dépouille
l'homme d'une certaine portion de son énergie. Le fisc est de sa nature
stupide et antisocial ; il précipiterait une nation dans les abîmes du
crétinisme, pour se donner le plaisir de faire passer des écus d'une main
dans une autre, comme font les jongleurs indiens.
De nos jours, il y a dans toutes les classes une pente vers l'ivresse, que les
moralistes et les hommes d'État doivent combattre ; car l'ivresse, sous
quelque forme qu'elle se manifeste, est la négation du mouvement social.
L'eau-de-vie et le tabac menacent la société moderne. Quand on a vu à
Londres les palais du gin, on conçoit les sociétés de tempérance.
Brillat-Savarin, qui l'un des premiers a remarqué l'influence de ce qui entre
dans la bouche sur les destinées humaines, aurait pu insister sur l'utilité
d'élever sa statistique au rang qui lui est dû, en en faisant la base sur
laquelle opéraient de grands esprits. La statistique doit être le budget des
choses ; elle éclairerait les graves questions que soulèvent les excès
modernes relativement à l'avenir des nations.
Le vin, cet excitant des classes inférieures, a dans son alcool un principe
nuisible ; mais au moins veut-il un temps indéfinissable, en rapport avec
les constitutions, pour faire arriver l'homme à ces combustions
instantanées, phénomènes extrêmement rares.
Quant au sucre, la France en a été longtemps privée ; et je sais que les
maladies de poitrine, qui, par leur fréquence dans la partie de la génération.
Née de 1800 à 1815, ont étonné les statisticiens de la médecine, peuvent
être attribuées à cette privation ; comme aussi le trop grand usage doit
amener des maladies cutanées.
Certes, l'alcool qui entre comme base dans le vin et dans les liqueurs dont
l'immense majorité des Français abuse, le café, qui entre pour beaucoup
dans les excitations patriciennes, le sucre, qui contient des substancesdoivent changer les conditions génératives, quand il est maintenant acquis
à la science que la diète ichtyophagique influe sur les produits de la
génération.
La régie est peut-être plus immorale que ne l'était le jeu, plus dépravante,
plus antisociale.
L'eau-de-vie est peut-être une fabrication funeste et dont les débits
devraient être surveillés. Les peuples sont de grands enfants, et la politique
devrait être leur mère. L'alimentation publique, prise dans son ensemble,
est une partie immense de la politique et la plus négligée ; j'ose même dire
qu'elle est dans l'enfance.
Ces cinq natures d'excès offrent toutes une similitude dans le résultat : la
soif, la sueur, la déperdition de la mucosité, la perte des facultés
génératives, qui en est la suite. Que cet axiome soit donc acquis à la
science de l'homme :
Tout excès qui atteint les muqueuses abrège la vie.
L'homme n'a qu'une somme de force vitale ; elle est répartie également
entre la circulation sanguine, muqueuse et nerveuse ; absorber l'une au
profit des autres, c'est causer un tiers de mort. Enfin, pour nous résumer
par une image axiomatique :
Quand la France envoie ses cinq cent mille hommes aux Pyrénées, elle ne
les a pas sur le Rhin.
Ainsi de l'homme.





 



Source: http://www.inLibroVeritas.net



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